Derrière Kubrick, Schnitzler

https://moviescene.wordpress.com/2015/04/02/a-dream-is-a-wish-your-sinful-heart-makes-on-eyes-wide-shut-wish-fulfillment-and-monogamy/

Eyes Wide Shut ; le dernier film de Stanley Kubrick, sorti en 1999, quelques temps après que son réalisateur-producteur-scénariste ne se soit éteint, laissant seule son équipe défendre un film controversé.

Eyes Wide Shut ; New-York, un couple, Alice et Bill (elle, dirige une galerie d’art, lui, est un médecin renommé) interprété par un autre couple ; Nicolas Kidman et Tom Cruise, une nuit d’errance, un rêve fantasmagorique, l’expérience de l’interdit, des couleurs froides, des couleurs chaudes, des corps nus, Noël et… what really matters, « To fuck »[1].

https://mubi.com/notebook/posts/the-summer-of-eyes-wide-shut

Mais savez-vous que derrière ce film, se cache un livre ? Et plus précisément, une nouvelle ; une Nouvelle Rêvée, publiée à Vienne puis à Berlin, entre 1925 et 1926, sous le nom de Traumnovelle.

Son auteur, Arthur Schnitzler, est un médecin viennois né en 1862. Bien qu’il possède son propre cabinet médical, il n’exerce pas réellement, s’adonnant tout entier à l’écriture dont il sait, depuis l’enfance qu’elle est sa vocation. C’est par l’intermédiaire du théâtre qu’il fait sa première incursion dans la littérature, à l’âge de treize ans, et il n’est pas anodin que ses nouvelles gardent toujours un petit quelque chose du théâtre.  Cette théâtralité, Kubrick en rend compte magistralement dans Eyes Wide Shut : les plans se succèdent, glissant doucement tels des décors de théâtre, alternant entre tons chauds et tonds froids, avec une fluidité quasi onirique.

Membre du cercle de la jeune Vienne, groupe littéraire parmi lequel on retrouve Stefan Zweig[2], il explore, à l’instar de son cadet, le psyché par la littérature. Toutefois, contrairement à ce dernier, il ne revendique pas une filiation ouverte au père de la psychanalyse, Sigmund Freud. Celui-ci n’aura pourtant de cesse que de le considérer comme son jumeau, explorant par l’écriture ce qu’il explore par la science[3]. Plus largement, ce sont sa formation médicale et son expérience des différents services (neurologie, psychiatrie, dermatologie et maladies vénériennes puis laryngoscopie) qui informent sa création littéraire en lui suggérant des thèmes. On peut, par exemple, relier son expérience des maladies vénériennes à sa pièce La Ronde où ces dernières sont implicitement sous-entendues. L’influence freudienne est donc à nuancer dans l’œuvre de Schnitzler, pour les amateurs et les amatrices de psychanalyse (si d’aventure, il s’en trouve).

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La Nouvelle Rêvée, la Nouvelle Double, Juste un rêve… Autant de titres français qui, par leur tâtonnement à traduire le titre originel, Die « Traumnovelle », dévoilent les principales lignes directrices qui sous-tendent à la trame narrative.

La nouvelle s’ouvre sur une scène de tendresse familiale : des parents, Albertine et Fridolin, entourent affectueusement leur enfant qui lit à haute voix un conte (qui n’est pas sans évoquer les esclaves sexuelles que s’apprête à rencontrer Fridolin)… Pourtant, dès les premières lignes, la nostalgie du bal masqué de la veille, ses tentations (déjà « occasions manquées ») affleurent à la surface de cette quiétude bourgeoise.

L’enfant parti se coucher, Albertine et Fridolin redeviennent un couple, qui se sonde, s’interroge pour percer à jour les désirs dissimulés, inavoués de l’autre. Ce dévoilement,  forcé par leur insistance réciproque, annonce, la confession finale de Fridolin qui signe, enfin, la réconciliation du couple.

Au centre de cette double-confession, désir féminin et désir masculin agissent également comme un doublon : chacun va flirter avec l’interdit au cours de la nouvelle, sans jamais y succomber. Ce que Fridolin tente de faire, sans y parvenir, lors de son périple nocturne viennois, Albertine l’expérimente par le rêve… De la demeure d’un patient qui vient juste de décéder où la fille du défunt lui déclare son amour, à l’appartement de Mizzi, une prostituée entreprenante, en passant par la boutique de déguisements d’un français qui se révèle être un proxénète, avant d’échoir dans une orgie masquée de la haute société viennoise, Fridolin n’est toujours que spectateur, incapable d’agir, là où sa femme assouvit ses fantasmes, mais rien qu’en rêve.

Ainsi, métaphoriquement, Schnitzler souligne l’écart entre les rigides conventions de la société viennoise et ses désirs refoulés. La symbolique du Carnaval est ici très forte. Chacun, à l’abri d’un masque, peut donner libre court à ses désirs : par une invitation explicite que susurre un hongrois à l’oreille d’Albertine durant le bal masqué, où par ces plaisirs charnels auxquels s’adonnent ses hommes et ses femmes déguisés en nonnes et en chevaliers, dans cette demeure isolée de Vienne.

Schnitzler, dans ses œuvres, aime à dévoiler les mécanismes de la société viennoise, étouffée par un carcan de conventions, tout comme son cadet Stefan Zweig ou celui qui se clamait son frère spirituel, Sigmund Freud, mais par la voie de la science.

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Nous aurions pu nous amuser à comparer Eyes Wide Shut et La Nouvelle Rêvée pas à pas, nous interroger sur la parfaite traduction cinématographique de Kubrick, pointer la disparition ou l’apparition de tel personnage, mais nous avons estimé que là n’était pas le propos. Eyes Wide Shut est un chef d’œuvre qui mérite d’être apprécié pour soi et non au regard d’une autre œuvre.

Cet article n’avait d’autres prétentions que de faire resurgir de l’abîme, un auteur trop souvent oublié et que nous espérons vous avoir donné envie de découvrir.

À présent, deux voies s’offrent à vous : découvrir les écrits de Arthur Schnitzler (outre La Nouvelle Rêvée) ou lire, et relire les chefs-d’œuvre adaptés par Stanley Kubrick.

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Un peu de lecture :

  • La Ronde (1897), Arthur Schnitzler
  • Le Sous-lieutenant Gustel (1900), Arthur Schnitzler
  • Le retour de Casanova (1918), Arthur Schnitzler
  • Mademoiselle Else (1924), Arthur Schnitzler
  • La Nouvelle Rêvée (1926), Arthur Schnitzler
  • Mémoires de Barry Lyndon (1844), William Makepeace Thackeray
  • L’Orange mécanique (1962), Anthony Burgess
  • Shining, l’enfant lumière (1977), Stephen King
  • Lolita (1955), Vladimir Nabokov.

 

Alix Blanchard-Dignac

 

[1] C’est sur ces mots, prononcés par Alice Harford-Nicole Kidman que le film s’achève.

[2] Stefan Zweig rend compte de la naissance de ce groupe littéraire dans Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen.

[3] Voir Lettre de Sigmund Freud du14 mai 1922 adressée à Arthur Schnitzler.

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