Déraisons à l’Œuvre

Le public du théâtre de l’Œuvre goûte tous les soirs à l’amertume d’une troublante adaptation de Petra von Kant.

Note : 3 artichauts sur 5

Rencontres…

20h30. Les portes d’un observatoire s’ouvrent au public, que regarde une comédienne depuis son canapé. Sa présence intrigue d’abord, pèse ensuite. Chacun fait l’expérience d’une lourdeur, essentielle au drame psychologique auquel il est sur le point d’assister. S’écrouler. C’est ce que va faire le monde autour de Petra Von Kant, créatrice de mode incarnée par Valérie Bruni Tedeschi, ouvrant les entrailles d’une femme dont la vie vole en éclat… Une femme dont seul le salut final libèrera de la tourmente. « Apporte nous une bouteille de champagne ! ». Petra fait de Marlène (Lolita Chammah) un pantin de chair froidement soumis. « Tu vas venir chez moi ». Elle s’éprend de Karine (Zoé Schellenberg) à qui elle propose son appui pour se lancer dans le mannequinat. Un regard. Une pulsion. Un baiser. Chronique d’une mort annoncée…

Passionnément, à la folie …

La mise en scène de Thierry de Peretti tente et ose. Elle fait du théâtre la demeure de Petra, maîtresse des lieux. Du fond de la salle, elle surgit. Depuis le balcon, elle s’adresse à Karine. Les mots fusent, remplacent les dialogues construits. Les silences coupent le tumulte. Des extraits musicaux, cassent le rythme, sans que jamais la pression ne retombre. Les actions destabilisent. « Pourquoi ? » se demande-t-on. Pourquoi Petra fait-elle publiquement de la corbeille à papier son pot de chambre? Pourquoi Marlène finit-elle, sous les ordres de sa maîtresse, un siphon de chantilly qu’elle recrache ensuite? Les rires libèrent du malaise. Rien n’est pourtant très drôle, tant la détresse de l’héroïne oppresse.

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« Je t’aime, Karine. Je t’aime. Je t’aime ». Les émotions débordent. Les déraisons résonnent. Déraison sentimentale d’une découverte homosexuelle. Déraison sensorielle d’une aventure physique cruement représentée, plaçant le spectateur dans une position (à la longue) inconfortable. Déraison mentale. À l’interdit homosexuel de l’Allemagne des années 1970 s’ajoute l’affrontement de classe. « Moi aussi je t’aime bien ». Karine n’est pas à l’aise dans l’univers de Petra. Son mari l’appelle. Silence radio. Déraison. L’intérieur, chic et accueillant, succombe à la folie. Le porte- manteaux est à terre. Le vêtements jonchent le sol. Les verres sont cassés. Les bouteilles vidées. La table renversée. La tapisserie salie. L’aquarium souillé.
Il n’y a plus de femme. Il n’y a plus de flamme. Ne restent plus que la solitude, le trouble, le manque. « Je suis folle, Karine, folle ! ». La passion ravage. Les émotions s’embrouillent. Le spectateur aussi. Embourbé dans un voyeurisme dont il ne se défait qu’après la pièce, il assiste à l’effondrement de Petra, prise d’une démence que sa mère (Nadine Darmon), chassée, insultée, ne parviendra à calmer. C’est au théâtre de l’Œuvre qu’il faut se rendre pour faire soi-même l’expérience humaine d’une expérience humaine…

Boris Le Menelec

« Les Larmes amères de Petra von Kant », au théâtre de l’Œuvre – Du 12 février au 22 avril 2015.

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