Delphine de Vigan, D’après une Histoire Vraie

© Editions JC. Lattès

Chaque semaine, l’Artichaut partage avec vous ses découvertes littéraires du moment. A l’occasion de la rentrée littéraire, votre journal vous fait découvrir D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan.

Points faibles:

  • une répétition parfois lourde de mêmes thèmes latents
  • de regrettables passages à vide

Points forts:

  • l’incontestable proximité de l’auteur avec son lecteur
  • un sujet captivant, avec un sens du suspens assez bien ménagé

L., que l’on pourrait lire « elle ». L, dont on ne sait rien, pas même son prénom. L, une seule lettre, et autour de qui pourtant tourne l’oeuvre entière de De Vigan, nominée au Prix Goncourt 2015.

L, c’est cette jeune femme, impeccable et charmeuse, qui envoûte peu à peu une De Vigan à bout de souffle, en quête d’elle-même dans son travail littéraire. Perdue, l’auteur ne tarde pas à être entièrement soumise à l’attraction de L. Cette dernière devient alors un véritable parasite, se saisissant peu à peu de l’essence même de Delphine de Vigan, se nourrissant de son inspiration, de sa motivation, de son énergie. L, présence mutine et impalpable, se glisse subtilement dans la vie de l’auteur… et peut-être même dans la nôtre.

« Oui, encore aujourd’hui je serais capable de décrire avec précision le corps de L. […] La souplesse de ses cheveux, son sourire. J’ai eu envie d’être L., d’être comme elle. J’ai désiré lui ressembler. Il m’est arrivé d’avoir envie de caresser sa joue, de la prendre dans mes bras. J’aimais son parfum. »

L, c’est également le miroir dans lequel l’auteur s’examine elle-même. Tout en étant excentrique, impulsive, elle devient vite un personnage transparent qui renvoit systématiquement à Delphine de Vigan. En refermant ce livre et après y avoir longtemps réfléchi, on peut toujours se demander qui est vraiment cette L.

« Le chauffeur s’est arrêté devant chez moi. L. m’a caressé la joue.

J’ai souvent repensé à ce geste, à ce qu’il contenait de douceur, de tendresse, peut-être de désir.

Ou peut-être rien de tout cela. Car au fond je ne sais rien de L. et n’en ai jamais rien su. »

De la description subtile de ce personnage inquisiteur, on en tire l’étrange impression d’être nous aussi surveillés. Delphine de Vigan ne tarde pas à nous plonger dans son récit auto-biographique, au plus près de ses peurs, ses confusions, et excelle dans cet exercice. On regrettera cependant la récurrence de passages de vie quotidienne, fruits d’un soucis de réalisme, mais moins attrayants aux yeux du lecteur.

Il semble que lorsqu’elle cesse de s’enfuir dans d’inutiles banalités, l’auteur prend le temps de s’aventurer sur un terrain plus glissant: elle-même. Et ces passages d’introspection, où l’auteur s’applique à se disséquer, sont empreints d’une remarquable délicatesse, dont on se délecte sans hésiter. Cette oeuvre nous livre ainsi une vue d’ensemble de l’auteur et de ses démons: le sujet idéal, comment écrire après avoir réussi, … Parmi eux, la peur de la page blanche est le plus présent, vieille angoisse fidèle qui ne cesse de poursuivre De Vigan dans ce roman.

« Rien, rien du tout, Madame, après  ça, on n’écrit plus rien, pas la moindre ligne, pas le moindre mot, on la boucle une bonne fois pour toutes, vous avez raison, eh oui, Monsieur, j’ai claqué comme une ampoule, j’ai grillé toutes mes cartouches, observez ce petits tas de cendres à vos pieds, je suis morte car j’ai tout brûlé. »

Delphine-de-Vigan-par-Yves-Simon_

© Yves Simon

Si l’intrigue est parfois un peu lente, le récit s’accélère toutefois, à la fin du roman: l’auteur parvient alors à tenir son lecteur en haleine, le retenant subtilement par moment, ou au contraire le déstabilisant de ses révélations. La fin du récit est tout simplement bouleversante, et De Vigan tient parfaitement son pari. Roman à deux vitesses, D’après une Histoire Vraie est finalement à la hauteur de son titre: comme dans la vie réelle, se succèdent continuellement les passionnantes accélérations et les passages à vide.

On saisit donc au fil des pages toute la portée de la dimension auto-biographique de cet ouvrage. De Vigan, finalement, devient presque une amie. Celle un peu maladroite, un peu perdue, que l’on voudrait soutenir avec un sourire d’encouragement. Cela, on le fait en lisant ce livre. De Vigan, qu’à la fin de son roman, on ne peut qu’appeler Delphine. Delphine.

Chloé Berthier

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, Ed. JC Lattès, 480 p., 20 € (en librairie le 26 août)

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