Dear White People, Une satire audacieuse de l’Amérique d’Obama

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Dear White People de Justin Simien
5 / 5 Artichauts !

« Dear white people, le nombre d’amis noirs à avoir pour ne pas être considéré comme raciste vient de passer de un à deux, et non, votre dealer ne compte pas comme un ami ». Le film commence comme ça, par la première pique irrévérencieuse de Sam White (Tessa Thompson), jeune étudiante afro-américaine à la prestigieuse université Winchester. Voyez-y un modèle d’université de l’Ivy League américaine, peuplée de privilégiés et de quelques « méritants ». Comme une mini-reproduction de l’Amérique, chacun appartient à un groupe, chacun vit dans une maison : Bennet House, la maison des filles  riches ; Garmin House, la maison des fils à papa ; Armstrong-Parker House, la maison des afro-américains. N’importe quel élève peut néanmoins vivre dans n’importe quelle maison, et c’est cela qui met Sam en rogne, elle qui voudrait que les afro-américains restent entre eux.

Ce personnage haut en couleur fait tout le sel du film. Sam est énergique et passionnée (ses détracteurs diraient « excitée du bocal ») dans son « combat » contre une certaine acculturation et dénaturation de la culture afro-américaine à Winchester. A travers son émission de radio, « Dear white people », elle dénonce les attitudes racistes ou anti-afro-américaines des élèves de l’université. Et tout le monde y passe : noirs et blancs. Car Sam est très critique vis-à-vis de ceux qui habitent Armstrong-Parker. Elle a mis en place une typologie des étudiants afro-américains : les « nose-jobs » sont ceux qui se blanchissent la peau, se teignent en blond et se font opérer le nez, ceux qui gomment tout signe extérieur de leur « blackness » ; les « ooftas » sont les complaisants qui vont jusqu’à faire des blagues racistes pour intégrer les cercles huppés blancs ; et enfin les « 100% », qui revendiquent haut et fort leurs origines. Sam apparaît carrément extrémiste mais le film découvre peu à peu un personnage qui semble se chercher une identité. D’autant plus qu’elle est métisse, partagée entre deux cultures, ce qui pourrait expliquer qu’elle soit aussi zélée sur la question de la préservation de la culture afro-américaine.

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Mais Dear White People est un film choral avec d’autres très beaux personnages. Il y a, notamment, Troy (Brandon P. Bell), l’archétype du « oofta », élève modèle, fils du dean. Lui aussi semble avoir des difficultés à trouver sa place, pris dans la querelle qui divise son père (Dennis Haysbert) et le président de l’université (archétype du blanc privilégié qui a obtenu son diplôme de justesse et pourtant occupe le plus haut poste). Coco (Teyonah Parris) est une « nose-job » aux origines modestes et qui veut à tout prix laisser la « zone » derrière elle. Mais le plus intéressant est sans doute Lionel (Tyler James Williams), un jeune afro-américain homosexuel à la coupe improbable qui est rejeté de partout. C’est à travers son personnage que le racisme se montre le plus clairement.

Et le racisme que nous montre Justin Simien, scénariste et réalisateur, est à la limite du croyable dans l’Amérique d’Obama. Entre insultes et ségrégation moderne, les jeunes blancs menés par le fils du président de l’université (Kyle Gallner) sont d’une arrogance à la limite du supportable. Les tensions qui agitent toutes les fortes personnalités en présence trouvent leur résolution lors d’une fête-catharsis où les blancs sont invités à lourdement caricaturer les afro-américains. Cet événement, sur lequel s’ouvre le film qui constitue un long flashback, fait exploser la vie universitaire et confronte l’administration au racisme sur lequel elle a trop longtemps fermé les yeux. En effet, Simien juge sévèrement les dirigeants de l’université qui devraient être attentifs à cette situation, que ce soit le président (blanc) qui lance fièrement « Racism is over in America » ou le dean afro-américain qui évite de considérer cela comme un problème majeur, pour ne pas contrarier son supérieur et némésis professionnel.

Visuellement, Dear White People se présente comme un film ludique, ponctué de chapitres. A l’écran apparaissent les SMS, mails et autres notifications que chacun reçoit sur son téléphone, ainsi que les cartons portant les titres des différents chapitres du film. Ainsi, le film est enjoué, énergique, léger malgré le thème grave qu’il aborde. Il est agrémenté d’extraits de grands classiques de la musique (Tchaïkovski, Schubert, Bizet) qui rompent avec l’ambiance campus. Certaines scènes sont joliment filmées ou montées (la confrontation entre le dean et Sam, avec ce plan sur le drapeau américain, comme pour symboliser la fracture de la société américaine, ou la scène de confidences sur l’oreiller entre Coco et Troy). On rit souvent devant des personnages si exacerbés ou devant leur audace.

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Dear White People est un film qui ose montrer le racisme d’une façon, en apparence, dédramatisée mais dont on ne sort pas sans se poser quelques questions – d’autant plus que le générique nous rappelle que les « fêtes » du même type que celle présentée dans le film existent bel et bien. Parallèlement, c’est aussi la problématique de l’image qu’on envoie et de l’adéquation de celle-ci avec la personne qu’on est que pose le film. « Can’t you just be yourself ? » demande quelqu’un à un moment. Cela semble être le problème auquel chaque personnage est confronté au plus profond de lui. Justin Simien livre un brillant film à personnages, et à personnages complexes. Cet audacieux premier effort a d’ailleurs été récompensé par le prix spécial du jury au festival du film indépendant de Sundance.

Charlotte Merveille

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