De la photographie au cinéma, un film à redécouvrir : Le Petit Fugitif

disque-le-petit-fugitif8

En 2014, le cinéma a donné la part belle à la photographie à travers le passionnant A la recherche de Vivian Maier (de John Maloof et Charlie Siskel) et Le Sel de la Terre (Wim Wenders), nommé cette année aux César. Deux films qui retracent la vie de photographe -l’une inconnue et l’autre mondialement reconnu- ponctués de leur œuvres.

Art total, le cinéma se nourrit de tout en même temps qu’il aime à rendre hommage à chaque forme d’art.

La photographie, constitue elle-même la base du cinéma en ce que leurs histoires sont évidemment liées. Cinéma et photographie consistent à véhiculer de l’émotion à travers des images, qu’elles soient figées, ou pas. L’image est souvent considérée comme le média le plus efficace pour communiquer. Christophe Honoré ne s’y trompe pas lorsqu’il insère des photographies pour certifier la mort de Julie dans Les Chansons d’amour. Elle ne suffit pourtant pas au photographe Philippe, dans Alice dans les Villes (de Wim Wenders, toujours), à rendre compte de ses émotions.

Après La Jetée de Chris Marker, roman photo de 29 minutes, certains cinéastes et photographes vont imaginer des films composés de photographies. Le cinéma renoue en fait avec les origines même de l’invention : des images fixes, l’une après l’autre, sur la pellicule.

Un des films qui pourraient illustrer les liens entre photographie et cinéma est certainement Le Petit Fugitif. C’est en effet un photographe, Morris Engel qui réalise ce film en 1953, mettant en scène deux frères d’un quartier populaire de Brooklyn dont le plus jeune fait une fugue de deux jours à Coney Island à cause d’une mauvaise farce que lui a faite son grand frère.

le-petit-fugitif-little-fugitive-06-10-1953-8-g

Le Petit Fugitif n’est pas un film sur un photographe, c’est un film de photographe : un cadre toujours très composé, un noir et blanc légèrement granuleux, presque tactile, peu de plans larges puisque le film est centré sur le personnage de Joey, un parti pris visuel qui colle parfaitement à l’histoire.

Engel a fait son apprentissage au sein de la Photo League, un collectif de photographes né en 1936 et qui sera le cœur palpitant de l’art photographique new-yorkais. Berenice Abbott, grande photographe de la ville et de l’instant, y donnait des cours et a certainement eu une grande influence sur Engel. Lorsqu’elle déclare : « Le rythme de la ville n’est ni celui de l’éternité ni celui du temps qui passe mais de l’instant qui disparaît. C’est ce qui confère à son enregistrement une valeur documentaire autant qu’artistique », elle semble poser les bases du travail d’Engel sur Le Petit fugitif et la philosophie de l’instant volé qui prime dans son travail.

Engel fait spécialement construire une caméra 35 mm ayant l’apparence et la légèreté d’une caméra 16 mm compacte, que Godard cherchera à acheter. Cette caméra, qui permet une esthétique entre fiction et documentaire, devient le prolongement de l’appareil photographique qu’Engel a longtemps manipulé. Le film se situe dans la droite lignée de tout ce mouvement photographique à visée sociale qui plonge dans le quotidien des quartiers populaires ou pauvres des cités pour en capter les ambiances, les visages, les détails révélateurs. Engel suit les pérégrinations de son personnage en direct, utilisant les passants comme matière brute de son film. La caméra, invisible à l’œil de la plupart des badauds, assure le naturel des situations, ce qui permet à Engel de poursuivre son travail de photographe guidé par la philosophie de l’instant volé. C’est ainsi que Le Petit fugitif nous transmet à merveille l’air du temps, l’ambiance populaire de ce parc d’attraction où les classes moyennes viennent le temps d’un week-end oublier la pression de la semaine.

Le Petit Fugitif rompt avec les codes d’alors et semble déjà annoncer la Nouvelle Vague. Et c’est justement l’expérience de photographe de Morris Engel qui insuffle à ce film sa modernité.

le-petit-fugitif_143055_39436

Considéré comme le « chaînon manquant du cinéma moderne » entre le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague, Le Petit Fugitif est un film à voir, autant pour son impact dans l’histoire du cinéma, l’intérêt qu’il peut avoir pour tout amateur de photographie, mais aussi tout simplement pour sa beauté.

Denis Assalit

Leave a Reply