Dans l’horreur des Bienveillantes

de welwillenden, guy cassiers

Lors de sa sortie, le célèbre roman Les Bienveillantes fut ardemment débattu, entre journalistes, historiens, témoins de la Seconde Guerre mondiale, critiques littéraires… il s’agit d’un mélange entre réalité historique et fiction qui dérange. Un prix Goncourt et dix ans plus tard, le mastodonte de papier est mis en scène par l’un des chefs de file du théâtre flamand, Guy Cassiers.

Le spectacle raconte l’histoire de l’officier Nazi Max Aue, qui a participé à l’exécution des juifs, et quelques années plus tard, à l’élaboration de la « solution finale ». Grand intellectuel, cultivé, et homosexuel, Max Aue n’est pas vraiment le nazi type, et on le voit se débattre pendant plus de trois heures entre ce qu’il est et ce qu’il fait, entre ses mensonges, dans l’étau insupportable dans lequel il s’est pris lui-même.

Guy Cassiers parle d’une « mise en scène émotionnelle » du texte de Littell pour évoquer son spectacle. Difficile en effet d’adapter complètement un tel pavé en seulement trois heures et demie ; une sélection est faite, on se concentre clairement sur le personnage de Max Aue, les conséquences psychosomatiques de ses actes, ses douleurs… et aussi son homosexualité, qu’il tâche de cacher au sein de l’armée allemande. Fait intéressant par ailleurs, puisque cela met en lumière les paradoxes d’un personnage sans remords mais qui souffre atrocement dès lors qu’il s’endort, un personnage qui est à la fois du bon et du mauvais côté de l’horreur – si on peut vraiment parler d’un bon côté. Toutes ces contradictions sont semble-t-il réunies dans le paradoxe du Nazi homosexuel.

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L’interprétation qu’Hans Kesting fait de Max Aue est impressionnante, notamment par la stature du comédien, doté d’un physique de colosse pour le moins atypique. La troupe avec laquelle il joue, mélange de celle de Cassiers et de la troupe amstellodamoise d’Ivo Van Hove est excellente. La scénographie est impressionnante et ingénieuse – Guy Cassiers est un habitué des effets techniques, et des arts numériques. Le spectacle, dans son ensemble, aurait gagné à être plus rythmé, laissant parfois se dérouler des dialogues sans passion. L’autre bémol que j’ajouterais serait que, comme Cassiers le souligne, ce n’est pas une étude dramaturgique de l’œuvre ; mais au niveau de la structure cela tend à tordre un peu le sens à certains endroits. N’ayant moi-même pas lu le roman, j’ai parfois peiné à retrouver le cohérence d’ensemble sur certains passages, ou plutôt j’ai eu du mal à comprendre pourquoi Cassiers avait choisi certains passages à cet endroit précis. Les Bienveillantes ont cela dit, tout d’un excellent spectacle, dont on retiendra notamment les scènes brillantes et cauchemardesques de Max Aue.

Bertrand Brie

Les représentations des Bienveillantes au Nouveau Théâtre de Montreuil sont désormais finies – il n’y en avait malheureusement que quatre, toutes complètes – mais vous pourrez retrouver Ivo Van Hove cité plus haut aux Ateliers Berthier début novembre, avec The Fountainhead

Crédits photo: Kurt Van Der Elst

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