Dans l’atelier de l’artiste : musée Rodin

Eugène Druet
(1867–1916)
Rodin au milieu
de ses oeuvres
dans le Pavillon
de l’Alma à Meudon
Vers 1902
épreuve gélatino
argentique
H. 25,60 L. 25,20 cm
Ph. 203

            Du 13 novembre 2014 au 27 septembre 2015, l’hôtel Biron présente l’exposition ‘’Rodin, le laboratoire de la création’’. Ayant sorti près de 150 plâtres et photographies des réserves du musée, les commissaires d’exposition Hélène Marraud et Hélène Pinet nous proposent de nous immerger dans l’atelier de l’artiste en revenant, par le biais de six de ses oeuvres principales, sur le processus même de création de celui qui fut l’un des plus grands sculpteurs du XIXe.

Les plus : 

  • Les différents plâtres qui donnent à voir concrètement le cheminement de l’artiste depuis les premiers modelages jusqu’à l’oeuvre finale.
  • Les bronzes du jardin qui donnent un écho très intéressant à l’exposition.
  • Les photographies d’époque qui nous plongent en quelques clichés dans l’univers du sculpteur.

Les moins : 

  • L’exposition d’un seul marbre qui laissera sûrement sur leur faim de nombreux visiteurs jusqu’à la réouverture complète du musée en septembre 2015.

note: 4/5 artichauts

            Face à l’oeuvre de Rodin, il y a toujours cette étrange sensation d’une grande fluidité, comme si le maître avait directement modelé le bronze pour en faire jaillir la forme et le mouvement. La réalité est pourtant tout autre. À l’atelier, le sculpteur est perfectionniste, indécis, et ce n’est qu’après des recherches de plusieurs années qu’il accepte enfin de considérer son travail comme abouti. En témoignent le monument à Balzac, le monument à Victor Hugo ou encore La Porte de l’Enfer chacun ayant mis entre 6 et 20 ans à voir le jour dans leur version finale. C’est sur ce processus de création laborieux que l’exposition se propose de revenir.

Jacques-Ernest Bulloz (1858–1942) Vue d’ensemble de Pavillon de l’Alma à Meudon 1904–1905 épreuve gélatino argentique H. 28,80 L. 38,90 cm Ph. 966

Jacques-Ernest Bulloz (1858–1942)
Vue d’ensemble de Pavillon de l’Alma à Meudon
1904–1905
épreuve gélatino argentique
H. 28,80 L. 38,90 cm Ph. 966

A travers sept étapes où six de ses oeuvres principales sont représentées, nous découvrons donc une quantité impressionnante de plâtres, mains, pieds, têtes, formes plus ou moins dégrossies de futurs projets que l’artiste a réalisés en tant que recherches pour l’oeuvre finale. Ces esquisses sculptées sont autant d’éléments qui nous permettent de cerner le maître : plus proche encore de la main de l’artiste et de sa spontanéité. On découvre ainsi, entre les multiples têtes de Balzac exposées, un Rodin hésitant, insatisfait par le rendu de son travail, incapable de capter exactement les traits de cet auteur qui va l’obséder pendant 6 ans.

On remarque aussi que l’oeuvre de Rodin se présente comme un puzzle où tout est une constante recomposition. Les abattis – morceaux de corps moulés puis reproduits – servent de base dans la création de nouvelles oeuvres. Certains éléments sont arrachés, refaits, remplacés, réutilisés… jusqu’à obtenir une composition satisfaisant les exigences du maître. Ce processus de création pour le moins original, perpétuelle remise en question du travail effectué rend l’oeuvre de Rodin mouvante et lie ses différentes productions entre elles comme autant d’éléments d’un unique univers.

Enfin, l’exposition insiste sur une particularité du travail de Rodin : son rapport complexe avec la photographie. Si le sculpteur lui-même se refusait à être photographe, considérant cette technique comme un art mécanique pour lequel il n’était pas fait, il a eu recourt toute sa vie à un grand nombre d’entre eux afin d’immortaliser la progression de son oeuvre. Ces clichés aussi bien professionnels qu’amateurs sont pour le sculpteur un élément essentiel. Il s’agit autant d’un outil médiatique que d’une base de travail. Aussi sommes-nous surpris de trouver des photographies de très grande valeur désormais, reprises et annotées par le sculpteur qui rajoute par ici des cheveux à Balzac, par là des mesures sur le monument à Hugo et n’hésite pas à rayer à la mine de plomb le haut du crâne de son fameux penseur.

Victor Pannelier (1840- après 1907) Le Penseur en terre, retouche à la mine de plomb Juillet 1882 épreuve sur papier albuminé H. 24,20 L. 11,50 cm Ph. 288

Victor Pannelier (1840- après 1907)
Le Penseur en terre,
retouche à la mine de plomb
Juillet 1882
épreuve sur papier albuminé
H. 24,20 L. 11,50 cm
Ph. 288

Quoiqu’il en soit, à chaque étape de la création, le photographe est là, saisissant pour la postérité ces images d’atelier où Rodin surgit tout à coup au milieu de ses sculptures. Chacune d’entre elles nous offre un regard différent sur l’oeuvre du maître. Les jeux de clair-obscur et de mise en scène donnent étrangement une vie à l’austérité des plâtres et réveillent la grandeur des marbres de Rodin. Perfectionniste, l’artiste va jusqu’à diriger l’angle de vue et la lumière exacte sous laquelle il souhaite que le cliché soit pris.

Clef de voûte de l’exposition, ces photographies inédites mettent en contexte tous ces éléments de construction de l’oeuvre du sculpteur. Le Rodin qui est expliqué ici, ce n’est pas le Rodin public, celui qui fait scandale au bras de Camille Claudel et renverse les normes de l’art académique. Mais au contraire le Rodin en tant que pur artiste, dans sa recherche de création. L’exposition nous permet d’entrer dans l’intimité non pas du sculpteur, mais dans celle de l’oeuvre elle-même.

Gabrielle Vallières

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