Dans la forêt qui marche

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Après le franc succès de ses Trois Sœurs à la Colline l’an dernier, Christiane Jatahy est partout sur la scène parisienne cette année : artiste associée au Centquatre et désormais aussi à l’Odéon, elle est aussi invitée par la Comédie-Française pour une adaptation de La Règle du Jeu. Mais, depuis deux semaines, elle présente une version toute personnelle de Macbeth au Centquatre en partenariat avec l’Odéon, A floresta que anda (La forêt qui marche). Une performance troublante, qui clôt la trilogie engagée avec Julia puis What if they went to Moscow (Les Trois Sœurs), et file une belle réflexion sur le théâtre et son pouvoir.

Deux fois par soir, les spectateurs franchissent la porte d’une petite salle du Centquatre. Au fond, un bar, et disposés au cœur de l’espace, quatre grands écrans sur lesquels défilent des vidéos portant sur différentes thématiques; on se croirait au vernissage de la dernière expo en vue. La plupart des spectateurs restent assis, regardant les vidéos en attendant qu’il se passe quelque chose. Seuls quelques uns, équipés d’une oreillette, reçoivent les instructions de Christiane Jatahy et agissent sur le spectacle. D’autres ont également les oreillettes mais restent simples observateurs. C’est aussi là la particularité du spectacle : l’asymétrie informationnelle fait que tous ne perçoivent pas le spectacle de la même manière, et de bien des façons c’est là le tour de force de l’artiste brésilienne.

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Sans l’aide des spectateurs, la performance ne peut être réalisée. Pour cela, il faut qu’ils se salissent, qu’ils mettent les mains dans le cambouis au sens propre du terme ; « je me sens manipulé » entend-on murmurer dans la salle durant tout le spectacle, mais tous les spectateurs actifs choisissent de l’être. On choisit de prendre ou non l’oreillette à l’entrée, on choisit de la garder et on choisit d’être celui qui exécute les instructions. On ne peut pas faire plus consentant. Et pourtant, oui, on se sent manipulé, et on observe avec un certain amusement les spectateurs sans oreillettes qui comprennent encore moins que nous. Mais c’est là toute la force de cette adaptation de Macbeth : elle confronte le spectateur à son rôle d’acteur en puissance tant dans le spectacle que dans la vie. Elle l’implique, et même ceux qui n’ont pas d’oreillette puisque Julia Bernat, seule comédienne, achève sa performance dans une étonnante – et brillante – adresse au public où elle lit un extrait du texte de Shakespeare, dit ce qui l’a marquée et explique pourquoi. Si le couplet mondialiste peu avant le dénouement laissait craindre une réflexion qui tombe à l’eau, c’est tout le contraire. Voilà une pensée simple, mais juste et efficacement véhiculée : le théâtre ne va pas changer le monde, ma va changer la vie des gens qui, eux, pourront agir. Cette forêt qui marche, ce sont les soldats qui vont tuer Macbeth, confirmant l’impensable prédiction que les sorcières avaient faite au tyran ; mais cette forêt qui marche, c’est aussi nous. Savoir sublimer l’artifice, savoir faire de l’art cette impulsion, l’onde qui crée un choc que l’on pensait irréalisable. Finalement, tout est une question de perspective.

Bertrand Brie

Vous pouvez encore voir A floresta que anda, tous les soirs à 19h ou 21h jusqu’au 22 octobre

Crédits photo: Christiane Jatahy et Aline Macedo

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