Dans la brume des Aveugles

4355899_3_b627_les-aveugles-de-maurice-maeterlinck-est-mis_0069189cf399ecdbd2fa0d5e49a2fecc

Daniel Jeanneteau est d’abord passé par l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg et poursuit son cursus en scénographie à l’école du Théâtre National de la même ville. Il joue actuellement son spectacle Les Aveugles au Théâtre des Quartiers d’Ivry, et jusqu’au 5 avril, et a accepté de nous rencontrer pour parler de son travail. Il a notamment collaboré avec Claude Régy, Jean-François Sivadier, Pascal Rambert…

Quel rapport y a-t-il entre un metteur en scène et un scénographe ?

Cela commence par une rencontre, puis la personnalité de chacun détermine la relation de travail. Cela dit, il n’y a pas de différence entre le travail du scénographe et celui du metteur en scène ; je m’en suis rendu compte en passant d’un métier à l’autre. La scénographie ce n’est pas seulement un travail d’illustration de l’œuvre, mais c’est un moyen de faire exister cette œuvre, de construire sa relation avec le public.

Et comment s’est déroulée la rencontre avec Claude Régy ?

J’ai travaillé avec Claude Régy pendant quinze ans.  Mon premier contact avec sa création a été Intérieur, lors d’un première mise en scène (rappel : Régy a fait une nouvelle mise en scène d’Intérieur de Maeterlinck cette année, au Festival d’Avignon).  Je l’ai rencontré alors que j’étais encore à l’école, et j’étais très exalté par ce qu’il faisait ; lui ressentait le besoin de travailler avec un jeune scénographe, et il aimait bien mon travail.
C’était une relation particulière parce qu’il a quarante ans de plus que moi, et était déjà très reconnu quand on a commencé à collaborer. Cela dit, il avait une conception très égalitaire du travail, donc j’étais traité tout à fait normalement.

Et avec Pascal Rambert ?

On se connaît depuis longtemps sans tout à fait bien se connaître. Il a toujours travaillé sans scénographie jusqu’au jour où il m’a contacté parce qu’il avait envie de changer, de marquer une nouvelle étape dans son travail. J’ai donc créé la scéno de Clôture de l’amour puis celle de Répétition.
La principale différence est qu’il a le même âge que moi, donc c’est évidemment un peu différent. Et assez agréable d’ailleurs : on m’a très longtemps collé l’image de Régy, et on a cru à une époque que j’avais aussi 70 ans. Bizarrement, j’ai commencé à travaillé avec des gens bien plus vieux, et je m’en retourne maintenant à des gens de mon âge. C’est pareil avec Jean-François Sivadier.

evenement_267_image

Comment avez-vous eu l’idée de mettre en scène Les Aveugles en particulier ? Pourquoi pas un autre texte de Maeterlinck par exemple ?

J’ai découvert Maeterlinck quand j’étais ado, et j’étais subjugué. A l’époque, tous ses ouvrages n’étaient pas édités, donc j’ai commencé par ceux qui l’étaient, et ensuite, je suis allé en chercher d’autres chez les bouquinistes.
Les Aveugles m’a fait rêver très tôt, c’est un vieux rêve. Plus jeune, j’étais très sensible à la vie intérieure, et notamment au sentiment de la mort qui m’angoissait beaucoup, et qui est très présent ici. J’y ai découvert quelque chose que j’avais l’impression d’avoir toujours rêvé sans jamais oser l’imaginer.
Il est d’autant plus passionnant que c’est un texte choral composé de figures anonymes, un ouvrage d’une très grande violence, radicale. Ces aveugles que nous suivons tout au long du spectacle découvrent qu’ils vont mourir, et c’est la seule action, mais c’est une découverte extrêmement dure.

Comment avez-vous eu l’idée de ce dispositif ?

Les chaises sont en désordre dans la salle, et s’instaure une sorte de rapport communautaire entre le public et les comédiens. Ils font tous partie de la communauté des aveugles. C’est une manière de restituer l’étendue vivante des aveugles. Les spectateurs sont en même temps part de la communauté, et en même temps des obstacles naturels contre lesquels les aveugles trébuchent, qu’ils touchent pour se repérer.
Le désir de monter la pièce est venue en premier, mais ce n’était pas évident de monter Maeterlinck alors que c’est un auteur qui est très attaché à Claude Régy avec lequel j’ai longtemps travaillé. Après, on a beaucoup réfléchi sur l’idée de la mise en forme, et on s’est dit que plonger tout le monde dans le noir aurait été un peu idiot, donc on a opté pour cette blancheur opaque, une sorte d’espace sans profondeur. Le désordre permet d’individuer chaque spectateur, il isole.
Et le texte est d’autant plus passionnant qu’on y retrouve toute l’humanité.

Il y a des comédiens amateurs dans ce spectacle, comment vous est venue l’idée de les y intégrer ?

Ce qui me plaisait surtout, c’était la différence qu’ils avaient d’apparaître d’abord comme des personnes que comme des acteurs. Nous avons mis en place des ateliers autour de la pièce avec ces comédiens amateurs au Studio-Théâtre de Vitry, et on a choisi ceux qui allaient participer au spectacle petit à petit, en étant attentifs lorsqu’ils se rapprochaient de plus en plus d’un des personnages. Quant aux professionnels, ce ne sont pas de comédiens-techniciens, c’est-à-dire qu’ils laissent apparaître d’abord une grande sensibilité aux autres. C’est une vraie équipe, à la fois hétéroclite et uniforme, et aucun de ces comédiens n’est interchangeable.

les_aveugles

J’ai vu que vous alliez aussi souvent mettre en scène au Japon, au Shizuoka Performing Art Center. Comment avez-vous commencé à travailler avec eux ? Y a-t-il une différence entre le travail avec des comédiens japonais et français ?

Ils ont vu l’un de mes spectacles et mon travail les a intéressés, donc ils m’ont contacté et ils m’ont fait des commandes. Il y a bien sûr des différences de civilisation notables, mais en même temps, des grands points d’universalité. C’est passionnant de voir comment la même pièce est vécue de manière parfois très différente. J’ai une longue histoire avec le Japon, cela fait quinze années que j’y vais tous les ans, mais j’ai aussi des liens avec la Russie par exemple.

J’ai vu que vous aviez aussi travaillé sur l’Iliade pour un festival Lyonnais. C’est un texte foisonnant, comment vous y êtes-vous pris ?

C’est une commande du festival Subsistances. Ils m’ont demandé de faire une pièce chorégraphique sur l’œuvre d’Homère. Donc j’ai choisi l’Iliade, et au milieu de toutes ces pages de violence, je me suis focalisé sur un moment d’une grande douceur, lorsque Priam vient chercher le corps de son fils au temple, et y rencontre Achille. Puis j’ai extrait tous les moments de description de l’action des armes sur les corps (lorsqu’un crâne explose après un coup d’épée, lorsque des yeux tombent à cause d’une dague…). Je n’ai gardé que la structure sujet-verbe-complément de ses passages, en enlevant les noms propres, et en gardant des blancs à la place. Cela donne un ensemble très documentaire. Et c’est cette violence qui fait le contrepoids de la rencontre entre Priam et Achille. Le tout était lu de manière très incarnée par Laurent Poitrenaud, avec un danseur qui travaillait dans l’espace.

(Pour plus d’informations : http://www.les-subs.com/evenement/faits-fragments-de-liliade/)

Et vous avez des projets en préparation ?

Oui, j’ai un projet avec l’IRCAM pour leur festival, et je vais monter La Ménagerie de Verre de Tennessee Williams en français. Je l’ai déjà monté au Japon. J’ai fait la même chose avec Anéantis de Sarah Kane, et c’est ce qui est en train de se passer pour Les Aveugles.

Que raconte La Ménagerie de Verre ?

Cela tourne encore autour du psychisme et de la vie profonde. Cela se passe dans la mémoire d’un homme, et raconte des transformations perpétuelles.

Je vois que vous passez d’un registre à un autre, parce que le langage est bien plus cru dans Anéantis que dans Les Aveugles… cela ne vous dérange pas ?

Non, au contraire ! Ce que j’aime c’est la rencontre avec les œuvres. Je veux me débarrasser des stéréotypes et d’un style qu’on pourrait me coller. C’est bien d’être un peu iconoclaste.

Le fait de diriger un lieu –le studio-théâtre de Vitry- n’entrave-t-il pas votre travail artistique ?

Ce n’est pas facile de diriger un lieu, mais le Studio-théâtre n’est pas vraiment un lieu, c’est une compagnie qui tient un lieu et qui élit son directeur artistique. C’est un endroit de recherche. Il n’y a pas de saison, les spectacles qui y passent sont décidés au fur et à mesure et annoncés un mois avant environ, puisqu’on a décidé de partager nos moyens avec d’autres compagnies. Et c’est ce genre de lieu, qui est une sorte d’intermédiaire pour passer d’un réseau plus local à un réseau national. Ce fut le cas de Lazare, qui est aussi passé par le Studio.

Propos recueillis par Bertrand Brie

Avis sur Les Aveugles : 4,5 sur 5
Jusqu’au 5 avril au Théâtre des Quartiers d’Ivry

Leave a Reply