Les Damnés, ou les origines du Mal

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Cette année, la Cour d’honneur du Palais des Papes accueille les Damnés de Visconti, mis en scène sous la direction d’Ivo van Hove et interprété par la comédie française. Et c’est une véritable déflagration, en raison tout d’abord de l’importance des résonances contemporaines que van Hove a souhaité donné à cette adaptation du film tourné en 1969, à l’intrigue resserrée autour d’une famille de grands industriels allemands des années 30.

Les Damnés débute en effet avec la célébration de l’anniversaire du patriarche des aciéries Esseinbeck, le baron Joaquim. Ce même soir, est annoncé l’incendie du Reichstagg, ainsi que la capture d’un présumé coupable, un communiste néerlandais. Dès lors, les premières lignes de fracture familiale éclatent, signes des drames à venir. L’époux de la nièce de Joaquim, le libéral anti-nazi Herbert Tallman, crie au complot, s’opposant ainsi au baron Konstantin, fils de Joaquim, membre des SA, proche de Röhm et campé par un Denis Podalydès transfiguré, aveuglé par le nazisme.. Herbert reproche du même coup à Joaquim sa politique équilibriste : « un sourire pour les libéraux, une courbette devant les nazis, une faveur pour lui, une faveur pour Konstantin ». Pendant ce temps-là, Aschenbach, membre des S.S. de Himmler, aux côtés du directeur des aciéries Fiedrich Bruckmann, interprété par Guillaume Gallienne, à épouser la veuve du fils de Joaquim pour prendre véritablement le contrôle de l’empire industriel. La baronne Sophie von Esseinbeck coopère avec Bruckmann, sacrifiant ainsi le pouvoir de son fils Martin, blessure filiale déclenchant des accès de rage dévastateurs. Doucement, se mettent en place les rouages d’une tragédie aux accents shakespeariens, alliance de trahisons familiales et de soif de puissance, mais avec pour fond la montée du nazisme, la croyance en l’avènement d’un ordre nouveau avec lequel il faut désormais composer. « La morale traditionnelle est désuète. Nous sommes une élite à qui tout est désormais permis », déclare ainsi Aschenbach.

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Le metteur en scène belge, qui s’est déjà inspiré de deux autres films de Luchino Visconti – Rocco et ses frères puis Ludwig – mobilise avec brio les outils technologiques, en premier lieu la vidéo. Un écran au cœur de la scène retransmet les images filmées par les caméramen qui suivent les acteurs. Les plans serrés sur les visages des acteurs de la Comédie française sont magnifiques, dévoilant toute la précision de leur jeu. Adeline d’Hermy, qui interprète une Elisabeth Thallman éclatante d’innocence et de jeunesse, et Didier Sandre, baron Joaquim qui faillit lentement voient ainsi leur jeu sublimés d’une façon particulièrement remarquable. Et bien que tous les acteurs soient excellents, Christophe Montenez est particulièrement marquant: il campe un Martin androgyne, félin, tendrement pervers lofs des scènes suggérant la pédophilie, terrifiant lorsqu’il se jette finalement sur sa mère. Tout comme Visconti, van Hove montre qu’il a su saisir la part de séduction érotique, de sexualité nerveuse qui réside dans l’attrait pour le nazisme: c’est ce qu’illustre, entre autre, la terrifiante scène d’orgie, démultipliée sur l’écran centrale, précédent la Nuit des long couteaux. Voir Denis Podalydès se rouler nu dans la bière, en braillant des chants nazis, vaut le détour.

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

 

La pièce d’Ivo van Hove demeure néanmoins volontairement éloignée du film de Visconti. Cependant, ces Damnés offrent un exemple des plus réussis de l’allincae entre l’immédiateté du théâtre et les procédés, parfois même le rythme, du cinéma. Loic Corbery, pensionnaire de la Comédie dans le rôle de Herbert Thallman, définit le théâtre auquel parvient van Hove comme la répétition, millénaire, de ce « moment miraculeux au cours duquel des hommes viennent parler à d’autres hommes au sein d’un espace clos ». Cependant, l’introduction d’écrans et de caméras, l’évolution vers une forme théâtrale plus cinématographique, tend à rendre le spectateur plus spectateur qu’il ne l’est lorsque l’acte théâtral se résume au « ciel, à la nuit et à la pierre glorieuse », selon les mots de Jean Vilar. Si elle nous rapproche des comédiens au vu de l’immensité de la Cour d’honneur, de la distance qui sépare les places les plus éloignées du devant de la scène, la vidéo tend paradoxalement à instaurer une distance avec l’action. On est au spectacle, avant même d’être au théâtre.

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

La scénographie est parcourue par la notion de rituel, un rituel morbide et infernal, auquel se livrent les comédiens sous les yeux du public. Au commencement de l’intrigue, ils se fardent, se parent et réfléchissent, avant d’entrer finalement en scène pour exécuter le déferlement de passions noires en lequel consiste Les Damnés. Finalement, leur heure venue, lorsqu’ils deviennent trop dérangement sur la route vers le pouvoir que se trace Aschenbach, ils sont sortis du damier, comme les figurines d’un jeu d’échec. La mort de chaque personnage assassiné est symbolisée par son dépôt au sein d’un linceul, situé sur le rebord du plateau, à l’extérieur du centre de la scène, justement pavé d’un damier de teinte orange – couleur du feu, de l’acier en fusion.

Au cours de la scène qui clôt le spectacle, Martin von Esseinbeck, vide une kalachnikov en notre direction, sur les spectateurs de la Cour d’honneur. Au cours d’une rencontre avec le public, une dame interrogeait la troupe de la Comédie française : « j’ai eu l’impression de me faire tirer dessus… Alors je me suis demandé : pourquoi moi ? ». Eric Génovèse, le comedien dans le rôle d’Aschenbach, a alors répondu que l’interprétation de cette scène finale ne peut se limiter à une allusion à la tuerie parisienne de novembre dernier, de spectateurs assassinés. Il s’agit également, en pointant vers nous le canon de l’arme, que la radicalisation, la pente vers le fanatisme, est un mécanisme qui peut concerner chacun d’entre nous, puisqu’il touche à une part extrêmement sombre de notre humanité, que nous détenons tous au fond de nous-mêmes.

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Génovèse a prononcé ces mots le 12 juillet. Ceux qu’énoncera Denis Podalydès le 14, alors que, sortant tout juste de scène, qu’une camionnette avait foncé dans la foule à Nice, leur font écho : « N’importe qui, même sans cause, peut devenir un tueur de masse. C’est comme si c’était dans l’air du temps, facile, à la mode… A la portée de n’importe quelle personne en dérive, comme semblait être cet homme qui a voué sa compétence, conduire des poids lourds, au meurtre gratuit. » C’est justement de cette pente inexorable vers la séduction pour le crime, de cette descente aux enfers, dont parle Les Damnés. La stupeur qu’inflige la pièce est d’autant plus violente que Martin, fils perturbé aux penchants pédophiles, n’est pas le seul à tomber dans les bras du nazisme : le musicien Günter, humaniste, épris d’art, se rallie également. Si les parcours des deux jeunes gens sont différents, un même élément constitue le moteur de leur nazification : la haine. Celle de Martin pour sa mère, de Günter pour les siens qui le trahissent. Les dernières paroles d’Aschenbach à Günter sont révélatrice de ce ressort essentiel, et pourtant si commun, si profondément humain, qui mène au pire : « Tu es brutal comme ton père, ambitieux comme Bruckmann, impitoyable comme Martin ; mais ce n’est rien en comparaison de ce qui est en toi : la haine, Gunther. Tu possèdes la haine. »

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

En bref, Les Damnés sont une production impressionnante de perfections technique et dramatique. Si la mise-en-scène est extrêmement minutieuse, la pièce doit sa réussite au jeu des pensionnaires de la Troupe, dont la force est décuplée par le jeu des caméras et des écrans, qui instaurent tout de même une certaine distance. Les Damnés sont un spectacle acéré, infernal, impressionnant, sur l’origine du mal. La puissance de jeu des comédiens confère à la pièce une dimension universelle. Ils nous renvoient aux conspirations shakespeariennes aussi bien qu’aux drames familiaux et politiques des tragédies grecques. En bref, les propos que tenait Visconti sur son propre film, pourrait également correspondre à la libre adaptation d’Ivo van Hove :

« J’ai voulu situer mon film en Allemagne parce que j’ai voulu raconter une histoire sur le nazisme, ce qui me semble important. Mais le film n’est pas resté un film historique. C’est quelque chose de plus. A un certain moment, les personnages deviennent presque des symboles. C’est à dire que ce n’est plus un film sur l’histoire de la naissance du nazisme mais un film situé à un moment pour provoquer certains conflits et surtout pour amener une certaine catharsis à travers les personnages. D’ailleurs je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un film historique. »

Les Damnés, de Visconti, dans une mise en scène d’Ivo van Hove, avec la Troupe de la Comédie française, dans le In du Festival d’Avignon jusqu’au 16 juillet puis du 24 septembre 2016 au 13 janvier 2017 à la Comédie française à Paris, salle Richelieu.

Marianne Martin

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