Daido Moriyama, ou la séduisante ambiguïté

Daido Moriyama 
Tokyo Color, 2008-2015 
Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm 
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Du 6 février au 5 juin 2016, la Fondation Cartier pour l’art contemporain accueille entre ses murs le photographe japonais le plus célèbre du XXIème siècle, Daido Moriyama.

Pendant cinq mois, la Fondation Cartier met à l’honneur les deux séries de Moriyama, Tokyo Color et Dog and Mesh Tighs, qui ont su conquérir les rédacteurs de l’Artichaut. Les clichés présentés à la Fondation sont une sélection des quelques milliers de photographies que Moriyama a prises entre 2008 et 2015. Au sein de ces deux expositions, le photographe nous présente des clichés avant-gardistes, pris sur le vif dans les rues de Tokyo.

Moriyama maitrise avec la plus grande dextérité la photographie de l’instant. Chaque cliché semble être pris dans le feu de l’action, au détour d’une rue, entre deux vitrines ou deux visages. Ce sont une colonie d’escarpins vernis qui foulent le sol, un crabe dans un aquarium, un couple qui se tient par la taille, une vieille Corvette empoussiérée, … Par la spontanéité de chacun de ces clichés, Moriyama nous fait voir  avec une extrême justesse Tokyo dans sa vie quotidienne.

Daido Moriyama Tokyo Color, 2008-2015 Tirage chromogène, 149 x 111,5 cm Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama
Tokyo Color, 2008-2015
Tirage chromogène, 149 x 111,5 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

C’est également la peinture d’un Japon à deux vitesses que Daido Moriyama nous offre : cohabitent ainsi dans chaque photographie un Japon ancestral et traditionnel, empreint d’élégance et de raffinement, et un Japon plus moderne, prenant, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de plein fouet une culture occidentale à laquelle il s’acclimate mal. Si, au début de l’exposition, se dessine le visage fin et raffiné d’une jeune geisha, au teint lisse et aux grands yeux mutins, l’observateur ne sera pas surpris, quelques photos plus loin, de se retrouver nez à nez avec le corps d’une prostituée dans le plus simple appareil. Au respect des traditions, illustré ici par la douceur des teintes photographiées, contraste une culture pop aux couleurs fluo et criardes (panneaux publicitaires, maquillages grossiers), sans tabou ni pudeur. C’est ainsi entre tradition et modernité qu’oscille la société nippone, dont Moriyama sait parfaitement donner à voir les mutations.

Les clichés, quoi que représentant des scènes relativement quotidiennes, sont remarquables d’esthétisme : Moriyama use à loisir de la complémentarité des couleurs, et capture ainsi avec brio une lune pâle dans un ciel bleuté, ou bien une baignoire violette remplie d’eau. La Fondation Cartier, quant à elle, a véritablement brillé par son choix dans la disposition des photographies. Elle a su, grâce à son étude fine des œuvres, jouer avec les textures, mettre en valeur chacune des pièces, qui se complètent et s’emboitent parfaitement, rendant ainsi honneur au grand Moriyama.

C’est enfin par le thème de la séduction que le photographe confirme définitivement son talent : les lèvres entrouvertes, comme inspirant lentement, constituent un motif récurrent que l’on retrouve de nombreuses fois dans l’exposition. Brillantes de sensualité, ou bien à peine esquissées et pleines de promesses, ces bouches se déclinent dans toutes leurs nuances et leur beauté. Mention d’honneur doit être faite à la photographie ci-dessous, installée en première loge de l’exposition, qui nous a laissés silencieux, et inexplicablement fascinés.

Daido Moriyama Tokyo Color, 2008-2015 Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama
Tokyo Color, 2008-2015
Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Il nous faudrait toutefois nuancer notre propos : si les photos de Moriyama sont étonnantes de spontanéité, ce réalisme peut également être relativement dérangeant pour l’observateur: se succèdent ainsi dans une petite section de l’exposition des clichés de cadavre d’alligator, de crâne échevelé, et de salons de coiffure bas de gamme aux vitres sales, ce qui est susceptible de ne pas être aux goûts de tous. La figure de Moriyama elle-même est légèrement oppressante, dans la mesure où son reflet se dessine souvent dans les clichés qu’il prend. Le photographe est partout dans son exposition, comme nous observant derrière son objectif…

Daido Moriyama Tokyo Color, 2008-2015 Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama
Tokyo Color, 2008-2015
Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

De manière générale, Daido Moriyama tient avec brio son pari, nous donnant à voir son Japon natal à court terme, à travers les plus infimes détails, mais également dans sa temporalité, en parvenant à nous faire saisir tout l’enjeu de l’évolution de la culture japonaise. C’est ainsi une rédactrice conquise qui écrit ces lignes, et qui ne vous conseillera jamais assez de vous rendre à la Fondation Cartier savourer le travail du grand Moriyama. Au pays du Soleil Levant, il est pour cinq mois l’astre que l’on admire.

Chloé Berthier

Daido Tokyo, Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, du 6 février au 5 juin 2016.

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 20h, Nocturne le mardi jusqu’à 22h. Fermeture le lundi. Droit d´entrée : 12,10€. Tarif réduit : 8,60€ (étudiants, – de 25 ans, senior, …) Gratuit : – de 13 ans, – de 18 ans le mercredi.

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