Cours sans te retourner – Pepe Danquart

affiche

Cours sans te retourner de Pepe Danquart
3,5 / 5 Artichauts

Projeté tous les jours à l’Arlequin (Saint Sulpice), partenaire de la Rubrique Cinéma.

Srulik, un enfant de 9ans, s’enfuit du ghetto de Varsovie en 1942 et rejoint dans la forêt des enfants échappés qui survivent comme ils le peuvent, en volant pour se nourrir et en dormant à la belle étoile. C’est comme si c’était un jeu, mais un jeu grave et sans pitié pour les faibles : le jeu de la seconde guerre mondiale. Très vite séparé d’eux, Srulik ère de ferme en ferme pour se nourrir et surtout pour se cacher. Le réalisateur multiplie les portraits (trop) courts de ceux que rencontre le jeune garçon. Il filme tantôt une famille cupide qui livre le jeune juif, tantôt un brave ouvrier agricole et sa patronne qui le sauvent ; mais aussi et surtout une femme, figure maternelle par excellence interprétée par une actrice très touchante (la franco-polonaise Elisabeth Duda) ; elle lui apprend à être catholique pour mieux se cacher. Srulik oublie pendant trois ans son nom qui sonne trop juif et par conséquent sa religion.

Bien que l’itinérance des enfants soit souvent montrée à l’écran, Cours sans te retourner parvient à trouver sa propre identité. L’interprétation du jeune homme par les jumeaux Andrzej et Kamil Tkacz déborde de sincérité et de combativité (nous n’avions même par remarqué qu’ils étaient deux à jouer un seul et même garçon). Ils rendent le personnage attachant et impressionnant. Condamné à l’itinérance, à la débrouille et à ne plus s’attacher à un foyer, seule persiste sa volonté de survivre.

La solitude est l’un des personnages principaux du film puisque le jeune garçon ne compte presque que sur lui-même. Les longues séquences dans les champs et forêts où il déambule à la recherche de travail, de nourriture et où il essaye d’échapper au froid et aux SS constituent le choix de mise en scène le plus important. En hiver, saison la plus dure pour l’errance, la lumière froide et travaillée des champs de blé gelés plante l’hostilité dans laquelle Srulik évolue.

feu

Sauf lors des courses poursuites, les plans de la nature au printemps et en été sont très poétiques, presque rassurants et empêchent le film de devenir plombant – le sujet s’y prêtant quelque peu c’était un choix peu évident. La luminosité du soleil timide de mars redonne ainsi un élan optimiste au film, renforcé par l’humour qui se dégage de l’histoire inventée de Srulik, sans cesse renouvelée et exagérée devant les familles qui l’accueillent. Ces moments sont souvent brisés quelques minutes plus tard par la cruauté humaine.

Le film est un portrait saisissant de la Pologne occupée, on voit peu la guerre qui se passe loin de l’enfant tout en ayant un impact décisif sur sa vie. L’identification au personnage est difficile tant les horreurs de l’époque sont inimaginables pour nous, mais des scènes émotionnellement violentes (la main du garçon broyée par une machine, le refus d’un chirurgien de l’opérer parce qu’il est juif, son amputation, sa rééducation) et les mouvements de la caméra nous forcent à voir par les yeux du personnage. On découvre alors les conditions de vie des polonais, la générosité de certains et surtout la cruauté d’autres, pas dans ses excès mais dans sa simplicité la plus glaçante.

machine

Les dernières scènes sont toutefois troublantes. Une fois la guerre terminée, le responsable d’un orphelinat juif oblige le jeune garçon à abandonner la nouvelle identité qu’il s’était forgé et la famille qu’il avait adoptée. Il est tout d’abord forcé de redevenir juif puis, au fur et à mesure que les souvenirs reviennent, il décide de suivre l’inconnu. La question de l’appartenance à une communauté se pose. Sa naissance impose au garçon de ne pas pouvoir abandonner son peuple ; son expérience solitaire de survie, de vie, lui a enseigné la liberté. Le responsable de l’orphelinat lui donne finalement le choix et c’est librement que le garçon le suit, mais le devoir peut paraître sous-jacent.

enlèvement                 Regie: Pepe Danquart, Kamera: Daniel Gottschalk,  Produktion : Bittersu?ss

La dernière scène montre l’homme dont l’histoire a inspiré Cours sans te retourner (livre de Uri Orlev que Pepe Danquart a adapté). Sa belle reconstruction dissipe presque tous les regrets qu’on a à voir le jeune homme quitter une famille aimante, peu importe sa religion et la leur.

Mathilde Dumazet et Augustin Hubert

arlequin

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