Le bizarre incident du chien pendant la nuit

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Le bizarre incident du chien pendant la nuit raconte l’histoire d’un enfant autiste qui, à travers la résolution de l’énigme du meurtre d’un chien, va découvrir des secrets cachés de famille. Christopher, 15 ans, est extrêmement intelligent. Il possède une mémoire infaillible, voit les détails que les autres ne voient pas et est un élève précoce très doué pour les mathématiques. Mais il a aussi beaucoup de difficultés dans les relations aux autres : il ne supporte pas qu’on le touche, il est incapable de mentir et il semble toujours vivre dans un monde parallèle. Le jour où il découvre le chien de la voisine étendu dans le jardin, une fourche de jardinier plantée dans le flanc, il se met en tête de découvrir qui l’a tué. Mais pourquoi son père veut-il à tout prix l’empêcher de percer le mystère de ce meurtre ? Est-ce parce qu’il a des choses à lui cacher ? Au fil de ses investigations, il découvrira que sa mère n’est pas morte comme son père le lui a fait croire mais qu’elle est partie avec le mari de la voisine, et que le chien Wellington a été tué par quelqu’un qu’il n’aurait jamais soupçonné. Cette enquête le mènera aussi à se découvrir lui-même, à approfondir ses haines, ses peurs et ses amitiés et à pousser plus loin ses propres limites.

Histoire : c’est bien de cela qu’il s’agit. Car c’est d’abord un récit, celui de ces événements que Christopher a consignés au fur et à mesure dans un livre. La lecture du récit par l’amie de Christopher et le récit lui-même s’entremêlent : si, d’abord, les deux moments sont bien distingués (la lectrice apparaît souvent sur le devant de la scène, sa voix est changée par l’utilisation d’un micro), la frontière entre la lecture et le récit lui-même s’atténue progressivement. Les interventions de la lectrice se font plus rares, des interventions des personnages hors du récit brouillent la distinction. On arrive finalement à une véritable mise en abyme lorsque les protagonistes décident de mettre en scène, a posteriori, le récit que Christopher a fait des événements. Paradoxalement, on est d’autant plus captivé par le récit que l’accent est mis sur son aspect fictionnel et sur la distanciation entre spectateurs et personnages.
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Ce qui se passe sur la scène semble en effet sorti tout droit de l’imagination des spectateurs – lecteurs. De nombreux aspects font penser à un jeu vidéo dans lequel les personnages seraient guidés par notre esprit : les lumières, très artificielles, découpent des carrés bien dessinés ; les noirs entre les scènes sont comme les transitions entre les chapitres du livre ; les déplacements et les mouvements des personnages sont trop mécaniques pour être naturels. Il ne faut pas croire pour autant que la distanciation est trop importante pour nous permettre de plonger dans le récit : au contraire, pour invraisemblables qu’ils soient, les gestes des acteurs sont emplis de grâce et de légèreté, jusqu’à construire une sorte de danse. Leurs paroles sont pleines de vérité et de justesse, et la musique contribue encore à cette atmosphère qui se situe quelque part entre le rêve et la réalité. Nous avons alors véritablement l’impression de voir le monde à travers les yeux de Christopher : c’est une vision du monde totalement différente de la nôtre, mais que nous nous approprions sans difficulté.

Le monde selon Christopher est beaucoup plus riche que pour nous. Alors que les autres, par la fenêtre du train, n’aperçoivent que vaguement un pré, des clôtures, quelques vaches et un ciel bleu, l’esprit de l’enfant a saisi en quelques fractions de seconde le nombre de vaches, le sac plastique accroché sur la clôture et la forme des nuages. La quête de Christopher pour retrouver sa mère devient un véritable voyage initiatique : pour la première fois hors du cocon familial, il fait l’expérience du dangereux monde extérieur, notamment celle du métro londonien, retranscrite dans une scène magnifique où le métro ressemble davantage à une jungle qu’à un transport public et les passagers à des animaux sauvages qu’à des citadins civilisés. Nous ne pouvons nous empêcher de sourire à la vue de ces scènes qui, si elles semblent d’abord exagérées, sont, à mieux y réfléchir, extrêmement réalistes.

La pièce pose également des questions perturbantes auxquelles nous pouvons être confrontés dans notre vie quotidienne. Comment élever au mieux un enfant autiste ? Est-ce de l’égoïsme de ne pas s’en sentir capable ? C’est là un dilemme profond entre conscience morale et intérêt personnel que soulève la pièce. Comment peut-on trouver la force de sacrifier sa vie pour s’occuper d’une personne handicapée ? Mais comment, aussi, ne pas le faire en bonne conscience ? La question centrale est aussi celle de la rupture : comment expliquer à un enfant la séparation de ses parents sans trop le blesser ? Peut-on accepter pour cela de lui mentir, de privilégier son bien-être à la vérité ? La pièce ne donne que quelques pistes de réponses mais n’apporte pas de solution : c’est au spectateur à se faire sa propre opinion.

Le bizarre incident du chien pendant la nuit, d’après le roman de Mark Haddon, dans une mise en scène Philippe Adrien

 Théâtre de la Tempête, salle Serreau, Cartoucherie du Bois de Vincennes

Du 11 septembre au 23 octobre 2015

2h15 sans entracte                                                                                                                                                 

Diane Richard

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