Collection Marin Karmitz – La Maison Rouge

André Kertesz, East River, New York, 1938 © Rmn - Grand Palais. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris

« J’ai souhaité raconter une histoire muette, mais très parlante, où les mots ont été remplacés par des images » Marin Karmitz

La Maison Rouge expose jusqu’au 21 janvier 2018 la collection privée du cinéaste et producteur roumain Marin Karmitz. Avec plus de quatre cents œuvres présentées l’exposition nous plonge simultanément dans la petite et la grande Histoire du XXème siècle : les scènes volées de la vie quotidienne y côtoient les événements historiques de premier plan. A travers une mise en scène soignée, la photographie, medium très largement sublimé rencontre des sculptures ou des installations architecturales contemporaines plus insolites.

Clichés des déshérités
Les salles se succèdent, les photographies aussi. Cependant la misère et le dénuement s’affichent partout. Ici c’est la sublimation des déshérités qui s’opère. C’est la voix des sans voix qui nous parle. Les photographies de Roman Vischniac témoignent sur l’indigence des populations des ghettos juifs de l’Europe de l’Est dans les années 30. Dans les rues boueuses et enneigés du ghetto de Lodz en Lituanie se détachent des visages creusés, peinés. Le photographe missionné par une organisation humanitaire américaine saisi, grâce à ces clairs obscurs les regards soucieux, vides des populations qui subissent déjà les mesures restrictives du IIIe Reich.
Le dénuement est le lien ; le lien qui relie cette série de photos saisissantes d’Antoine Agatha – Huit Clos représentant la détresse des combats de rues quotidiens à Jérusalem dans les années 2000 et un dessin de Otto Dix, simple arbre dessiné lors de sa révolte muette face à un pouvoir nazi coercitif qualifiant son œuvre de dégénérée. C’est le dénuement au sens premier du terme de ces transsexuels parisiens de la Place Pigalle photographiés par Christer Strömholm, déshérités du respect et victimes d’incompréhension.

L’enfance sublimée
La collection de nombreux clichés sur l’enfance. Là encore, l’insouciance de l’âge est ternie le plus souvent par les conditions dramatiques dans lesquels les enfants évoluent. Il s’agit du visage touchant du Mineur de Gotthard Schuh. Trop jeune pour travailler dans la mine, le visage du jeune garçon couvert de suie n’en reste pas moins insolant, révolté. Les clichés qu’il prend des jeunes enfants indonésiens jouant aux billes sont elles aussi impressionnantes tant sur le mouvement des corps que sur la sublimation de la jeunesse. Dans la photographie de Lewis Hine, c’est l’espièglerie de la petite orpheline aux pieds nus et aux yeux mesquins qui se confond avec la misère de sa condition.

 

Lewis Hine, Little Orphan Annie in a Pittsburgh Institution, 1909 © Lewis Hine. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris

Scènes quotidiennes volées
L’exposition regorge également de photographies de scènes volées. Ce sont les amants qui s’embrassent amoureusement dans un bar d’Hambourg, les regards fuyants des étudiants new-yorkais à Washington Square Park, l’intimité de la nuit parisienne à travers les fenêtres éclairées. Un long couloir plongé dans la pénombre dessert une succession de petite cellules, inspirées par le couvent San Marco de Florence. Dedans, les photographes s’attachent à capturer le quotidien, celui des petites gens, des mineurs de Pittsburgh, de la communauté afro-américaines des années 60 aux Etats-Unis.
Le paroxysme de la scène volée reste cependant cette projection quasi loufoque de ce couple en train de dormir. Ici se pose la question du voyeurisme et de sa limite. Ainsi les femmes endormies prises en photo dans le métro par Chris Marker étaient-elles consentantes ? Avaient-elles besoin de l’être ?

Dave Heath, Washington Square, New York City, 1960 © Dave Heath. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris

L’exposition présente en outre quelques sculptures mésoaméricaines rares et se termine par des œuvres plus contemporaines, dont un mobile ambigu Les spectres des couturières d’Anne Messager, hommage à l’art de la couture ainsi qu’une installation insolite de Christian Boltanski Animitas Blanc, « cartographie sonore et céleste » dérivée de rites funéraires des Indiens d’Amérique.

Annette Messager, Les Spectres des couturières, 2015 . © Annette Messager, Adagp, 2017. Courtesy Collection Marin Karmitz, Pari

Marin Karmitz nous offre donc une collection variée et touchante, magnifiée par la qualité de la mise en scène. La profusion des photographies met un point d’honneur à éclairer la beauté paradoxale du dénuement et à travers les nombreux portraits qui jalonnent le parcours c’est un cliché plus global des évolutions du siècle qui est ici réalisé.

Marion Gouel

Information pratiques :

La maison rouge Fondation Antoine De Galbert
10 bd de la Bastille – 75012 Paris
Tél. +33 (0) 1 40 01 08 81
info@lamaisonrouge.org ou lamaisonrouge.org
Métro : Quai de la Râpée (ligne 5) ou Bastille (lignes 1, 5, 8)

Plein tarif 10 €, tarif étudiant 7 €

 

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