Cocteau le magnifique

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« Perdre l’enfance, c’est perdre tout. C’est douter. C’est regarder les choses à  travers une brume déformante de préjugés, de scepticisme ». On ne sait pas vraiment à quoi s’attendre en entrant dans le musée des lettres et manuscrits, boulevard St-Germain. On connaît Cocteau écrivain, poète, cinéaste, dramaturge, dessinateur. On sait qu’il fut une figure majeure du XXème siècle, tant par son influence artistique que par ses fréquentations, qui vont de Proust à Piaf, de Picasso à Truffaut, aux détours des différentes vies du maître Cocteau, étoile malicieuse et abstraite, qui possède d’infinies facettes dont les reflets incessants embrouillent parfois la vision de son œuvre. Car il est cela, Cocteau, notre enfant terrible du XXème, prenant un malin plaisir à brouiller les limites, à repousser les frontières, entre rêve et réalité. Il est ce fumeur d’opium, qui, dans des noces artistiques dont lui seul connaît le secret, arrive à marier d’un même geste crayonneux souffrance du poète et grâce enfantine. C’est doux et chaud comme le cachemire pendant les jours les plus froids d’hiver, c’est terrible et malsain comme le poison avec lequel s’entretuent Paul et Elisabeth. C’est Jean Cocteau l’insaisissable, lui pour qui le mystère de toute une vie fut l’objet du miroir duquel il chercha sans relâche à passer au-delà, à travers, au prix d’un acharnement poétique inimitable, afin d’arriver un peu plus près, sans doute, des étoiles –étoiles dont il fit la signature de son œuvre…

La visite se fait dans l’ordre chronologique. On y suit un fil invisible, latent et impalpable, explicité par de brefs indicateurs et résumés dont il faut prendre le temps de saisir la symbolique, avant de se sentir entraîné avec Cocteau dans cette fuite en avant systématique dans l’art qui le caractérise si bien, de tenter de comprendre ce précurseur de génie dont la sensibilité n’a d’égale que la simplicité. « Ne me dites pas notre métier s’il vous plait. Le vôtre vous fait vivre et le mien me tue« .

On y apprend sa fréquentation, très jeune, des milieux intellectuels parisiens qui l’amène à s’intéresser aux arts d’avant-garde, et notamment au théâtre, pour lequel il garde toute sa vie une affection particulière. On y apprend son engagement humanitaire lors de la première guerre mondiale, sa fréquentation du bar Gaya lors des années folles, sa collaboration avec Picasso et Satie pour la pièce Parade. On y comprend sa prise de conscience de la fin d’un monde artistique et de la nécessité de faire partie de celui qui doit advenir au cours du XXème siècle. Chaque information de plus sur sa vie est un regard un peu plus éclairé sur son œuvre, autant que faire se peut. Ses amours passionnées, plus tard, avec le jeune et scandaleux Raymond Radiguet dont la mort entraîne chez Cocteau, en 1922, une dépression profonde, est un facteur majeur dans son addiction à l’opium, lors d’une période de profonde recherche spirituelle, qui marque son œuvre jusqu’à la fin de sa vie. Il réalise une série d’autoportraits, correspond avec Marie Laurencin, écrit Les enfants terribles en une quinzaine de jours. Malgré cela, la « tentation du miroir » est proche, tentation de comprendre l’au-delà, mais Cocteau rebondit, plus léger et majestueux qu’autrefois encore.

Le mécénat de Charles et Marie Laure de Noailles lui permet de se lancer dans le cinéma, dont il fut le premier poète à en considérer l’importance. Il fut l’amant d’une princesse russe puis tombe fou d’amour pour Jean Marais qu’il embauche au théâtre et dont il dit, à sa rencontre, qu’il vient de rencontrer le visage qu’il dessinait depuis des années. Il revisite les mythes anciens, écrit des chefs d’œuvre cinématographiques dont le plus fameux reste La Belle et la Bête. Artiste polymathe, curieux dans tous les domaines, l’exposition montre la volonté de Cocteau de transformer tout art en poésie, que ce soit littérature, dessins ou cinéma, jusqu’à sa mort qu’il annonça en apprenant celle de la grande Piaf.

L’exposition permet ainsi, par le biais de différentes étapes, de « miroirs » de son œuvre qui s’opposent et s’enchaînent, de mettre en lumière ce que Cocteau fut : le médiateur entre le visible et l’invisible, entre le décent et le scandaleux, entre les arts écrits et visuels, entre le réel et l’irréel, entre le vivant et le mortuaire. A voir donc, pour un plongeon dans l’univers funambulesque de l’artiste touche-à-tout, mi-enfant mi-songe, génie sans hésiter.

Marie Justice

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