Citizenfour, Tout est sous contrôle

Affiche citizen

Citizenfour de Laura Poitras
3,5 / 5 Artichauts

Buñuel, comme d’autres surréalistes, soulignait le fait que la réalité crue semblait parfois aussi absurde que la plus originale des fictions. Ce qui frappe dans le documentaire de Laura Poitras c’est justement cette proximité avec des acteurs et des événements dont on a tant entendu parler ; les vivre de l’intérieur semble une expérience à peine croyable. Il faut parfois un moment pour réaliser qu’il ne s’agit pas d’une reconstitution, mais que, oui, nous voyons bien la réaction de Snowden au moment où, dans sa chambre d’hôtel, il entend que les journaux télévisés ne parlent que de lui et qu’il est devenu, en cette année 2013, l’un des hommes les plus recherchés.

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Mandatée par Edward Snowden en personne pour filmer ces événements, Laura Poitras, qui a précédemment réalisé deux films sur l’Amérique post 11-Septembre, avait ici matière pour un film historique. Comment présenter ces personnes qui ont violé la loi pour des valeurs qu’ils estimaient plus grandes ? On ne peut pas avoir de doutes sur l’humilité de la réalisatrice qui, tout en côtoyant ces personnalités, opte toujours pour une position subalterne, attendant toujours l’approbation des concernés avant de les filmer. On apprend par intermittences les difficultés que ce film portent en lui ; la voilà contrainte de quitter les Etats-Unis et de cacher ses rushes à Berlin, de craintes de poursuites. Pour autant, elle reste très discrète sur son travail, et la mise en scène ascétique laisse transparaître toute l’ambiguïté de leurs situations « de héros » dans leurs quotidien. En étant filmés sans trop d’esthétisation, à cette période où leurs vies se sont accélérées, Snowden et Glen Greenwald – le journaliste du Guardian ayant publié les informations classées top secrètes de la NSA –  paraissent à la fois fort normaux mais également comme les hommes hautement engagés qu’ils sont. Et pourtant, le calme exemplaire dont fait preuve Snowden quand il apprend les conséquences de ses révélations évoque les vertus d’un héros mythologique.

Toutefois, il semble que ce ne soit pas tant la grandeur mais la douceur qui soit de mise pour évoquer la fragilité de cette vie après les révélations : au cours d’une scène, elle filme le quotidien de Snowden et de sa compagne qui a enfin pu le rejoindre. Avec tendresse et respect, nous n’entendons pas leurs mots et ne savons pas où ils sont.

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                Le début du film est certes un peu aride, nous présentant un monde brut et truffé de références  informatiques, mais nous nous laissons par la suite absorber par l’ampleur et le caractère hors du commun de ce qui se trame. Que l’on suive les pérégrinations de ceux qui sont venus en aide à Snowden, ou que l’on entrevoie les conséquences économiques et éthiques de cet espionnage massif, nous avons assurément l’impression d’être mis face à des éléments clefs de notre époque. On peut voir dans ce film un véritable appel à la défense des libertés. On peut aussi se demander à quoi vont servir ces divulgations, et s’interroger sur le côté peut-être démagogique de la démarche des lanceurs d’alerte. La force du film est plutôt de nous confronter à des éléments sûrement trop peu remis en question dans nos existences, comme notre utilisation des nouvelles technologies.

Peut-être s’habitue-t-on à cette esthétique ultra épurée, ou peut-être Laura Poitras nous convainc-elle tout simplement par la justesse de son ton. Sans jamais en faire trop, elle sait montrer la gravité de la situation ainsi qu’en révéler la beauté, comme dans cette scène où nous voyons Glen Greenwald écrire des informations secrètes, qu’il ne peut prononcer à l’écran et finalement détruire sous nos yeux ces données.

Juliette Le Guillou

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En tournée aux USA pour la promotion du film. Ici à Los Angeles pour l’avant-première. Lol.

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