Christophe Boltanski, La Cache

© Editions Stock

Chaque semaine, l’Artichaut partage avec vous ses découvertes littéraires du moment. A l’occasion de la rentrée littéraire, votre journal vous fait découvrir La Cache, de Christophe Boltanski.

Les plus :

  • Une structure originale qui associe chaque pièce, chaque meuble de l’appartement à un souvenir
  • Un style fluide, agréable et vivant, au service de scènes très visuelles, mêlant le rire aux larmes, marquant de leur empreinte indélébile la mémoire du lecteur
  • La finesse d’analyse des comportements humains

Les moins :

  • Des souvenirs morcelés, racontés sous forme de fragments disparates qui peuvent parfois perdre le lecteur dans sa compréhension de l’histoire familiale

Verdict : 4 artichauts sur 5

Christophe Boltanski déambule à travers l’appartement de la rue de Grenelle avec une mélancolie joyeuse. A la recherche de ceux qui ne sont plus, de ceux dont on ne parle plus, par respect, par pudeur, mais qui continuent de hanter les lieux de manière étouffante. Mère-Grand, grand-père, l’arrière-grand-mère Niania. Des personnages inaccessibles qui flottent comme des spectres au-dessus des meubles, dessinant en filigrane les joies, les tristesses mais aussi les parts d’ombre de la famille Boltanski.

Ici, chaque meuble a sa place et sa raison d’être. Les pièces et les objets sont teintés de souvenirs défaits et poussiéreux : (des morceaux du puzzle familial que le narrateur s’efforce de reconstituer). Le samovar de Niania incarne à lui seul l’exil des Boltanski, fuyant les pogroms de Russie à la fin du XIXe siècle. Une étoile jaune repose ironiquement au milieu des médailles du grand-père, réveillant les fantômes de la France de Vichy. A partir des objets s’écrit l’histoire de la famille, comme autant de fragments de vie qui se mêlent à la grande Histoire.

C’est une plongée dans les névroses et le génie d’une famille énigmatique, remplie de paradoxes, constamment balancée entre son appartenance à la bourgeoisie et sa vie de bohème. Mais le voile n’est jamais tout à fait levé. C’est avec une infinie pudeur que Christophe Boltanski évoque ses grands-parents. Un grand-père médecin traumatisé par la guerre de 14, dégoûté par les corps, la souffrance et le sang. Une grand-mère handicapée, autoritaire, « omnipotente et impotente », qui contrôle toute la maisonnée. Leur profondeur vient aussi des silences, des non-dits du narrateur qui, en englobant Marie-Elise et Etienne d’un nuage de mystère, leur confère une incontestable valeur romanesque.

© Le Point

© Le Point

Rien n’est bien sûr chez les Boltanski. A quoi se fier ? Aux romans autobiographiques de la grand-mère ? Le passé est légende, les noms et certificats faussés, maquillés, sans cesse réinventés pour tenter d’effacer des origines qui pourraient mener au pire. Le nom de « Boltanski », déformé par l’administration française selon le grand-père, ne correspond peut-être pas à celui des ancêtres. Les archives de la ville d’Odessa d’où Niania prétend que les Boltanski sont originaires ne portent aucune trace de leur existence. Apparaît alors en pointillé la question centrale de l’identité. Les Boltanski ne se transmettent pas de culture russe ou juive. La langue et la religion sont oubliées. Seule la peur est transmise, peur des pogroms, des dénonciations, de la haine et des autres.

Comme dans un jeu de Cluedo, Christophe Boltanski enquête sur une disparition, celle de son grand-père. « La cache », c’est évidemment cette planque entre la chambre et la salle de bains dans laquelle il vécut de 1941 à 1944. Mais c’est aussi cette famille, cette tribu, qui reste cloitrée dans l’appartement en vase clos de la rue de Grenelle, qui, si elle sort, se déplace en meute, dans « un bocal de poisson rouge », la Fiat 500, véritable extension de la cellule familiale.

Abandonnée à la naissance par une famille ultra conservatrice, catholique et déjà trop nombreuse, Mère-Grand crée rue de Grenelle ce dont elle a manqué enfant : « une famille conçue comme un bloc compact ». Toute la maisonnée tourne autour de cette grand-mère malade qui contracte la polio dans les années 30. Pour s’extraire de cette prison dorée, se défaire de la domination de leur mère, les garçons s’évadent comme ils le peuvent. La création artistique pour Christian, la contemplation du monde extérieur pour Luc et Jean-Elie. Ils font peu à peu tomber les murs qui les ont longtemps enfermés « Rue-de -Grenelle ».

Colline Charli

La cache, Christophe Boltanski, Editions Stock, collection La Bleue, 344 pages, 20€

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