Un chien et des abeilles à Beaubourg 

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Le cabinet de curiosités selon Pierre Huyghe

Pierre Huyghe. Artiste contemporain majeur. C’est beaucoup pour le pauvre homme, mais voici ce que des alpagueurs nous crieraient presque à l’entrée de sa rétrospective. A vrai dire, même sans le connaître, l’expérience qu’il nous offre à Beaubourg est transcendante.

Franchir le portail de sécurité du Centre Pompidou, faire la queue pour acheter son billet, se laisser emporter au paradis par les escalators, et, enfin, passer la grande porte de l’exposition, ce sont des préliminaires. Voyez ces moments comme des sas que vous franchissez pour mieux atteindre le cœur d’un microcosme. Entrer dans la rétrospective Pierre Huyghe, ce n’est pas comme entrer dans une exposition lambda : c’est pénétrer l’univers de l’artiste, littéralement.

Tout un monde onirique à découvrir, les yeux écarquillés. Le terme « curiosité » prend alors, le temps de deux heures suspendues comme un château dans le ciel, tout son sens.

Trêve de mystères, que trouve-t-on dans cet antre fascinant et artistico-décalé ?

– Un rocher séculaire qui vous accueille.

– Un triptyque 3D qui offre de la pluie, du brouillard, et de la neige.

– Des abeilles virevoltant autour d’une statue.

– Des vidéos, où des hommes couverts de masques lumineux sont entourés de citrouilles.

– Des livres ouverts, éparpillés.

– Un chien à patte rose et son maître au poste radio.

– Les traces colorées des expositions précédentes.

… Et une multitude d’autres curiosités que je préfère ne pas révéler, afin de ne pas vous priver de cette merveilleuse sensation d’étonnement qui vous tient durant la visite.

Le terme est récurrent, mais il me semble justifié : l’exposition est en fait un cabinet de curiosités du 21ème siècle. Huyghe propose, dans son loft désordonné et pourtant savamment structuré, de nous perdre parmi le labyrinthe surréaliste de ses œuvres et de son bestiaire. On déambule, on passe, on repasse, on lit, on touche, on caresse, sans connaître le sens de la visite.

D’ailleurs, il n’y en a pas.

Parce que Pierre Huyghe est un génie de l’exposition. Par son travail, il repense totalement cet espace sclérosé. Il questionne en permanence la relation du public à l’œuvre. A Beaubourg, on se demande ainsi constamment ce que l’on a le droit de faire : peut-on toucher la montagne de poussière rose entassée dans un coin ? Peut-on poser sa main sur la glace de la patinoire ? Peut-on caresser le chien ? Peut-on faire des marques avec le résidu vert qui se trouve sur le sol ? Peut-on jouer au jeu lumineux suspendu au plafond ? … Peut-on, peut-on, peut-on?

Apparemment, oui. Tout est permis.

Ce qui nous le montre, ce sont les traces laissées par les personnes passées avant nous. Le rose sur la patinoire suppose que, oui, des êtres ont touché la poussière. Les paumes de main sur la glace nous murmurent que, oui, on peut la caresser. Des connexions sont créées entre soi et les autres. Entre le temps présent et le temps passé. Entre les œuvres elles-mêmes. On se questionne, mais en relation avec autrui : on interagit, sans parole, par les actes. Huyghe construit une communauté de pensées dans son espace d’exposition, et ce n’est pas rien.

Et puis, Huyghe, c’est une expérience totale dans un monde qui s’auto-génère. Un dérèglement de tous les sens. Ta peau sentira le froid de la pluie. Tes tympans entendront les abeilles voler. Tes yeux verront les araignées de mer nager. Ta langue… euh. Non, ta langue ne sentira rien. Ou pourra goûter la neige, à la limite. Toutes les parties de ton corps seront sollicitées, te gardant constamment en éveil. Un éveil du corps, et donc de l’esprit, qui se perd dans cette atmosphère hors du temps, hors des règles de la gravité, hors du droit commun. Un cocon comme une métaphore de l’esprit de l’artiste.

Le seul élément qui, peut-être, peut te ramener à la réalité, ce sont ces meurtrières percées dans le mur blanc. Elles laissent passer la lumière douce et jaune des lampadaires jouxtant la fontaine aux monstres de Beaubourg. Et encore, la poésie de l’art semble se diffuser dans la nuit noire.

Une suspension du temps, voilà qui est apaisant dans notre vie parisienne effrénée. Pour cela, je suis sortie de l’exposition sereine, et le cœur reconnaissant.

Mona Oiry

Comments

  1. Ta mère

    Oh ma fille! Je suis tellement fière de toi! Ton article est très intéressant! Tu me donnes envie d’aller à Paris pour voir cette exposition (et non pour te voir hihi). Ah ma puce, tu me manques.
    Je te fais de gros bisous et Nanou, ton escargot de compagnie aussi!

    PS: n’oublie pas de te couvrir, il va bientôt faire froid…

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