Cherchez l’erreur à l’Institut des cultures de l’Islam : de l’humour noir et des femmes engagées

Raadah Saadeh, Vacuum

L’ICI ou plus communément appelé Institut des cultures de l’Islam ouvre ses portes à six femmes artistes du 15 janvier au 19 avril 2015. L’exposition “Cherchez l’erreur” divisée entre deux bâtiments rue Léon et rue Stephenson restitue un quotidien tourmenté par la guerre. La commissaire de l’exposition Michket Krifa l’explique ainsi “Dans cette exposition, on l’aura bien compris, l’erreur c’est la guerre et son cortège des destruction, de ravages et de menaces qui viennent s’immiscer dans le cours de la vie”. Les femmes alors témoins des guerres au Moyen-Orient et de la Guerre s’érigent contre un non-sens quotidien. Plus qu’un travail sur la guerre c’est également un moyen d’introduire un point de vue particulier : celui des femmes, qu’elles y soient reliées de près ou de loin.

Les plus :

  • Les photographies sont vraiment très belles et ne tombent pas dans le cliché de guerre style photo-reportage, on a une vraie démarche artistique
  • l’humour, bien qu’il soit souvent noir, j’ai trouvé que les artistes faisaient preuve d’un certain recul.
  • une expo inspirée et inspirante !

Les moins :

  • la mise en valeur des oeuvres reste assez minimaliste.
  • une vidéo de Raeda Saadeh qui sans explication peut passer pour une expérience abstraite.

Note : 5/5

Shadi Ghadirian Nil, Nil Photographie • 2008

Shadi Ghadirian
Nil, Nil
Photographie • 2008

Shadi Ghadirian et Nermine Hammam

Ce que je nomme les natures mortes de Shadi Ghadirian paraissent d’un premier abord de simples photographies. En s’approchant un peu plus on perçoit l’ingéniosité de la photographe. Au milieu d’un panier de fruit on retrouve une grenade. La guerre s’installe alors dans les détails du quotidien pourtant ce n’est pas la première chose qui nous frappe, l’artiste fait en sorte d’immiscer doucement une partie de l’attirail militaire. Les couleurs sont vives, les images semblent sortir d’une publicité, pourtant au milieu des doudous c’est un masque à gaz que l’on trouve. Shadi Ghadirian donne l’impression que ne pouvant contrôler une guerre qui empiète sur la vie des populations, elle peut, au moins décider de sa présentaion. Dans sa seconde série, Shadi Ghadirian continue avec la présentation de l’attirail militaire. Elle présente sur un fond blanc différentes parties de l’équipement d’un soldat entouré d’un ruban rouge. Le triple contraste entre le fond blanc, les matériaux en mauvais état et le ruban qui adoucit le tout est fort. En regardant ces photographies j’ai pu ressentir l’ironie tragique. La théorie du cadeau empoisonné prend alors tout son sens.

Nermine Hammam, Uppeka

Nermine Hammam, Uppeka

En outre, à côté de cette série se trouve les portraits de soldats de Nermine Hammam. Ce sont sans aucun doute les clichés qui m’ont le plus plu. D’abord par la technique employée : sur un fond de carte postale totalement kitsch l’artiste insère des photo de jeunes soldats prises sur la place Tahrir. Les couleurs des paysages sont saturées ce qui contraste avec la mine austère des soldats. Une certaine douceur en ressort, les pauses des soldats sont lascives et leurs regards perdus. Si ce travail est pour moi le meilleur c’est bien parce que l’artiste questionne l’identité de ces jeunes gens : a-t-on affaire à une bande d’ado rêveurs ou de dangereux soldats ? L’importance du contexte en ressort fortement et par l’importance de l’image c’est aussi celle du traitement de l’information que l’on retrouve dans la série Wetiko Cowboys and Indigenes. Des peintures orientalistes se voient modifiées avec l’intrusion de soldats. On repense alors aux nombreux scandales qui éclatent lors du Printemps Arabe par rapport à l’utilisation d’images sorties de leur contexte.

Raeda Saadeh, Gohar Dashti et Tanya Habjouqa

J’ai rassemblé le travail de ces trois artistes sous une même partie car chacune définit son absurde quotidienneté.

La palestinienne Raeda Saadeh fait preuve d’humour en proposant des scènes de la vie quotidienne dans des endroits incongrus. On peut la voir passer l’aspirateur dans le désert ou tricoter sur des ruines. Apparaissant sur ses propres clichés, dont on peut louer la mise en scène, elle retrace la condition des femmes à l’aide d’artifices empruntés aux contes de fées ou encore en s’inspirant des oeuvres de peinture classique. En réponse à une vie absurde artiste et femme se positionnent en conteuse et surenchérissent sur cette même absurdité.

Tanya Habjouqa aspire aussi à un retour au normal. Les scènes de vie qu’elle nous présente sont prises dans des territoires palestiniens occupés; pourtant au lieu de se focaliser sur le conflit, ce qui pourrait vite devenir lassant, elle préfère témoigner d’un quotidien décalé. Décalé, car malgré les bombes, les attentats on y voit des habitants qui tentent de vivre et non pas de survivre. Le titre parle de lui même : Occupied pleasures. Des jeunes filles qui se préparent pour une soirée, un camion de jouets, des scènes banales, une face que jusqu’ici les médias n’ont jamais exploités.

Tanya Habjouqa Occupied pleasures Photographie • Cisjordanie • 2013

Tanya Habjouqa
Occupied pleasures
Photographie • Cisjordanie • 2013

Enfin, Gohar Dashti choisit un couple comme témoin de guerre. Des scènes quotidiennes dans la vie du couple sont juxtaposées à un fond de guerre. En regardant son travail j’ai hésité entre une franche moquerie de la part de la photographe et un travail de mémoire. Le fait que le couple continue à vaquer à ses occupations peut être interprété comme une sorte de reconstruction des iraniens par exemple.

Zoulikha Bouabdellah et Rafeef Ziadah

Le motif de l’avion militaire est au coeur de l’oeuvre de Zoulikha Bouabdellah qui s’amuse à le reproduire sur de nombreux supports, toujours en gardant une certaine esthétique. Ce qui est frappant c’est que l’une de ses installations m’a rappelé un mobile pour enfant du fait de ses couleurs vives alors que l’avion militaire est omniprésent. On peut lire sur l’un des cartels “ Les formes du Mirage se combinent en une série de mouvements rythmiques que l’oeil ne peut saisir avec précision. Elles convoquent acteurs et spectateurs de l’histoire dans l’absence de certitudes qui caractérisent chaque épisode révolutionnaire.”

Zoulikha Bouandellah, Mirage Blue to Black

Zoulikha Bouadellah, Mirage Blue to Black

Rafeef Ziadah propose un poème qui a généré des millions de vues sur YouTube. C’est à la suite des raids de 2008-2009 lancés sur Gaza qu’un journaliste lui demande ce que serait advenu si les Palestiniens arrêtaient d’enseigner la haine à leurs enfants. La poétesse décide de lui répondre de la plus jolie des manières avec un cri du coeur We teach life Sir. Bien que l’exposition ne termine pas forcement sur ce poème, je pense qu’il est la conclusion adéquate. En plus d’être une exposition ouverte à tous Cherchez l’erreur réussit à mettre de côté une sorte de bienveillance sordide du style “oh les pauvres petits palestiniens se font bombardés comme c’est triste , pause, allez je tweet pour dire que c’est pas bien” et nous confronte à d’autres vérités.

Ps : allez-y c’est gratuit

Lou Guérin

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