Charlotte, David Foenkinos

foenkinosune-2743440-jpg_2378753

Les plus :

  • Une écriture poétique, originale, poignante : pas plus de 73 signes par ligne.
  • L’histoire d’une personne extrêmement intéressante : une peintre à découvrir d’urgence !

Les moins :

  • Une œuvre à ne pas lire si l’on aime les happy-endings classiques

Note : 4/5

« Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe. ». Point. A la ligne. Foenkinos commence son œuvre sur cette phrase d’une spontanéité déconcertante. Il nous plonge droit dans l’univers sombre et macabre de Charlotte. De la grand-mère, à la mère en passant par les oncles et les tantes, Charlotte Salomon est entourée de personnes ayant mis fin à leur vie emplie de malheur. D’emblée elle semble être le faisceau de lumière, le rayon de brillance au milieu des ruines. La rose rouge d’un monde aux couleurs cimetière, où les autres fleurs fânent, s’effritent, se ternissent, s’altèrent et finissent par tomber au contact de leurs pétales. Ce roman nous livre le témoignage d’une vie, de la vie de Charlotte Salomon et d’une époque celle de l’Allemagne Nazie, celle de la Shoah.

Ce roman et surtout Charlotte, est un hymne au courage et à l’espoir. Foenkinos nous peint la force de Charlotte, qui maintes fois aurait pu se laisser sombrer, elle aussi ; après tout on en était plus à un deuil près dans la famille Salomon. Jamais elle n’a abandonné. Et c’est « avec un bonheur boulimique, qu’elle se plonge dans le travail », une fois admise aux Beaux-Arts, alors qu’elle était exclue de toute part de la société car « la juive est séductrice, perverse », mauvaise en 1933. Foenkinos nous chante l’éveil de la vie artistique de Charlotte, sa manière de se retrancher dans quelque chose. Il nous offre une véritable réflexion sur ce qu’est l’art, ce qu’est l’artiste. Les dessins et son grand amour, ou peut-être n’était-ce que l’admiration d’une jeune fille perdue envers l’être rassurant qu’était Alfred, lui ont permis de rester et de continuer à rêver. De ne pas faner. Elle devient une artiste totale. Elle peint ce qu’elle n’arrive pas à dire, ce qui lui est trop difficile. Elle se bat et devient talentueuse.

Autoportrait de Charlotte Salomon.

Autoportrait de Charlotte Salomon.

A travers le destin exceptionnel de cette jeune femme, partie trop tôt, il nous évoque et nous implique dans les tristes années du nazisme et de la difficulté d’avoir une ascendance juive. Au fur et à mesure du roman, la difficulté s’étend, s’élargit. Le tourbillon se rapproche. Au fur et a mesure des pages, on comprend que Charlotte subira le même sort que ces six millions d’individus, elle connaitra le crime nazi.

« Une gardienne s’époumone.

Surtout, retenez bien le numéro de votre porte-manteau.

Les femmes mémorisent ce chiffre ultime. ».

Charlotte a 26 ans. Elle est enceinte. Elle s’en va. Elle laisse derrière elle, une trace indéniable de son courage, de son talent.

David Foenkinos lui rend un majestueux hommage comme si elle avait été son amour, son obsession. On peut ressentir son combat avec l’écriture pour donner naissance à ce roman-portrait. On ressent sa pudeur, sa véritable minutie pour retranscrire la vérité sur le courage de Charlotte. Il montre son réel intérêt par quelques phrases joliment éparpillées à travers l’histoire de Charlotte, expliquant sa démarche de recherche, de quête. Sa sincérité nous pousse à voir plus loin que la seule biographie. Il nous donne envie de connaitre la peintre, il nous fait ressentir le regret de ne jamais l’avoir rencontrée et de ne jamais plus avoir l’occasion pour. Si l’histoire est bouleversante, la narration bouleverse encore davantage. Foenkinos se contraint à écrire des phrases qui ne tiennent qu’en une seule ligne, pas plus de quelques mots. Cela force l’auteur à ne pas tomber dans l’apitoiement, mais à rester dans une certaine beauté simple, d’une sobriété unique. C’est comme si le tragique du récit raconté était trop intense à écrire, à lire, en longues et interminables phrases, en paragraphe. Chaque point, chaque phrase nous permet de reprendre notre élan, de rattraper une bribe d’espoir au fil des retours à la ligne. La froideur de sa prose ne nous laisse pas indifférent, il fonce à l’essentiel sans omettre détails poignants et atmosphère instable.

Ce roman a une réelle force d’attraction, on s’y plonge à l’image de Charlotte se plongeant dans la vie de l’art. Le Renaudot lui a été remis, a juste titre. Le travail de Foenkinos mérite amplement récompense et cela en quelque sorte récompense une autre artiste : Charlotte Salomon.

Léa Catala

Leave a Reply