Chanson douce, Leïla Slimani

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Leïla Slimani est née en 1981 à Rabat. Après un premier roman très remarqué (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014), elle confirme son talent avec Chanson douce (Gallimard, 2016), couronné par le prix Goncourt. A travers la narration parfaite d’un fait divers sordide -l’assassinat de deux enfants par leur nounou-, Leïla Slimani livre une analyse fine et profonde de notre époque et des enjeux de domination qui s’y jouent.

Note : 4,5/5

Points positifs :

  • la langue, simple et belle, teintée parfois de poésie ténébreuse, jouant sur les couleurs et les ombres
  • une belle réflexion sur les joies et les peines liées au statut de parent, en particulier sur le travail des femmes
  • des dialogues mordants, un style incisif et piquant au service d’une dénonciation des contradictions du milieu bobo parisien

Points négatifs :

  • à la fin du roman, le passage à l’acte reste difficilement compréhensible puisque le récit se focalise sur les mois précédant l’infanticide ; il n’y a donc pas d’intervention de Louise ou d’un psychiatre pour expliquer l’acte a posteriori. Néanmoins, tout au long du récit, les indices fusent et trois facteurs combinés permettent d’expliquer l’inexplicable : la domination sociale -vécue par Louise comme une humiliation-, sa solitude et la peur du déclassement.

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Le roman s’ouvre sur une scène de crime, rouge et bleue. Les tapis d’enfants sont couverts de sang, les meubles renversés, les jouets défaits. Dès la première phrase, il est déjà trop tard : « Le bébé est mort », sa soeur n’en a plus pour longtemps. La nounou agonise après avoir tenté en vain de se suicider ; « La mort, elle n’a su que la donner ». Et résonne dans la pièce « un cri des profondeurs, un hurlement de louve », un cri qui porte en lui toute l’horreur de la scène ; c’est la mère, qui assiste, impuissante, au cauchemar de tous les parents.

Le récit se focalise ensuite sur les mois précédant l’infanticide, donnant à ce roman des allures de fable tragique. Louise, cette nounou idéale, au « visage comme une mer paisible », glisse inéluctablement vers la folie ; les indices parsemés tiennent d’ailleurs le lecteur en haleine tout au long du roman. Les signaux se font, au fil des mois, de plus en plus pressants. Les crises d’énervement de Louise, ses manies, sa force colossale dissimulée sous un corps fragile de poupée ; la nounou si parfaite devient de plus en plus inquiétante, comme si elle portait en elle, depuis toujours, cette puissance démoniaque. Les images convoquées pour décrire le personnage de Louise renvoient d’ailleurs à l’imaginaire des contes de fée, où la noirceur et la beauté sont réunies dans l’étrangeté, où le rêve peut à tout instant se muter en cauchemar.

« La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor sur la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d’une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire la source infaillible de leur bonheur familial. On la regarde et on ne la voit pas. Elle est une présence intime mais jamais familière. »

Mais ce glissement vers la folie ne se comprend qu’à la lumière de sa condition sociale ; Louise dérape à mesure qu’elle chute vers un déclassement social et économique inéluctable. Ce sont également, des années d’humiliation et de soumission que porte en elle Louise ; des années de maltraitance, par les enfants qu’elle a gardés, par leurs parents, par son mari, des années de frustration aussi, car Louise garde en elle l’espoir secret de se faire une place dans la bourgeoisie. Louise a néanmoins trouvé le moyen d’exercer une forme de domination sur ceux qui la dominent socialement ; en se faisant « invisible et indispensable », elle parvient à contrôler la cellule familiale. Les enfants deviennent alors des moyens de pression sur les parents. L’ultime fantasme de Louise serait d’ailleurs d’exercer un contrôle absolu sur le couple parental, jusque dans le lit conjugal : elle voudrait que Myriam et Paul lui fassent un troisième enfant, un enfant qui serait aussi le sien.

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« Elle avait toujours refusé l’idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue. Cette prise de conscience l’a plongée au début dans une profonde tristesse. Elle s’était rendue compte qu’elle ne pourrait plus jamais vivre sans avoir le sentiment d’être incomplète, de faire mal les choses, de sacrifier un pan de sa vie au profit d’un autre. »

L’autre personnage clé, c’est la mère, Myriam. La force du livre tient d’ailleurs à la relation si particulière qui lie la mère et la nounou. Myriam se plaît à raconter à ses amis leur rencontre et évoque un véritable « coup de foudre ». Le couple emmène Louise en vacances, l’autorise à dormir chez eux plusieurs fois par semaine, l’invite à dîner avec leurs amis. Pourtant, dès le début du récit, une tension croissante sépare les deux femmes. C’est avec regret et culpabilité que Myriam confie ce qu’elle a de plus cher, ses enfants, à Louise, elle qui a décidé de reprendre son travail malgré les réticences de son mari. Myriam envie cette proximité, ce lien quasi-maternel qui unit Louise et les enfants ; elle se sent dépossédée de son statut de mère. De la même manière, Louise jalouse Myriam qui appartient à un milieu qu’elle désire, mais au sein duquel elle n’aura jamais sa place. Les deux femmes s’observent, sans se comprendre, jusqu’à l’inexorable drame.

Colline Charli

Chanson Douce, Leïla Slimani, Gallimard, 2016, 18€

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