C’était mieux avant #1 : « Dummy », Portishead (1994)

Parce que tout le monde aime se délester de temps à autre de ses pulsions réactionnaires, cette chronique se veut une ode régulière à la nostalgie, aux sons qui rendent hier tellement plus beau qu’aujourd’hui.

1994, une voix s’écarte de l’obscurité. Parée de velours bleu nuit, elle dit alors « Inside your pretending / Crimes have been swept aside / Somewhere where they can forget ». Nous sommes en 1994, la piste 1 est enclenchée, l’histoire de la musique en sera irréversiblement transformée. « Dummy » de Portishead, c’est une histoire racontée en ellipses, en énigmes, une histoire fragmentée et épurée à la fois.

Beth Gibbons, Geoff Barrow, Adrian Utley sont les trois membres de Portishead (du nom d’une commune des environs grisonnants de Bristol). Barrow, qui avait opéré en tant qu’assistant durant l’enregistrement de l’album de Massive Attack, « Blue Lines », a retranscrit sur ce premier opus un ensemble d’influences qui en ont fait pour la critique l’album qui popularisa le trip hop. Alors que l’Europe post-mur de Berlin subit les assauts répétés d’une Eurodance survitaminée, elle trouve dans Portishead trois hérauts d’une poésie moderne. La bande rejettera l’étiquette – réductrice selon eux – de trip hop, même si scratches et samples de jazz imprègnent largement les onze titres de « Dummy », comme sur le titre Wandering Star.

D’une sensualité noire et dépouillée, « Dummy » est donc la preuve formelle que non, les années 90 ne furent pas aussi dégueulasses que ça. La voix de Beth Gibbons, touchée par la grâce, suffit à démontrer le contraire : aérienne mais toujours retenue dans une énergie morbide, elle est un idéal contraint. Dans une interview de 1998, Beth confiait « Avec mes chansons, j’essaie d’être plus précise et de communiquer pas tant des mots que des émotions ». Et effectivement, « Dummy » est une collection d’émotions, la parole, morcelée, n’agissant que comme vecteur de sentiments incroyablement précis dans leur formulation.

Mysterons, premier titre de l’album, y introduit une angoisse, une léthargie, et un inconfort, diffus et tendre, qui en filigrane empoisonnent la musique de Portishead. Sur Roads, Beth implore « How can it feel, this wrong / From this moment / How can it feel, this wrong ». Il y a une amertume certaine, qui se dessine en couleurs froides et pluvieuses. Pourtant, la voix de Beth réussit l’impossible, c’est-à-dire mettre de la chaleur dans des déserts de glace ; elle fait du béton et de ses regrets son combustible (It’s a fire) et nous emporte dans son moi le plus intime.

« Dummy » est un peu l’histoire d’Icare revisitée, celle d’une gueule de bois réitérée jour après jour, celle d’existences en résidu qui se perdent dans le marc de café entre insomnies et ruptures. Glory Box clôt l’album : tout est dit.

C.L.H.T.

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