Ce pays qui te ressemble, Tobie Nathan

Credits photo: Editions Stock

Chaque semaine, l’Artichaut partage avec vous ses découvertes littéraires du moment. A l’occasion de la rentrée littéraire, votre journal vous fait découvrir Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan.

Points forts :

  • Le style et le vocabulaire, lumineux, imagés et poétiques, comme les paroles d’une chanson

  • L’entremêlement de thèmes de réflexion divers, et pourtant tous liés

  • Le récit de toute une vie, passionnant, et sans temps-morts

Points faibles :

  • Un récit peut-être un peu trop unilatéral, centré sur le peuple Juif, donc quelque peu difficile pour appréhender en toute neutralité le conflit qui s’enracine

Credits photo: Le Figaro

Credits photo: Le Figaro

Si un mot pouvait suffire à qualifier ce roman, cela serait sans doute le mot « solaire ». Ce soleil, c’est celui qui veille depuis les couches célestes et des époques millénaires sur le pays, sur ce pays qui te ressemble : l’Egypte. Une Egypte d’une beauté sauvage, mystique, d’un éclat lumineux – et peut-être d’autant plus lumineux qu’il s’agit du dernier. En effet, l’Egypte des années 1930-40 connaît son dernier roi, son ultime Pharaon. Avec le glissement progressif du Pharaon de la figure du despote aimé et vénéré à celle de la marionnette manipulée par les puissances étrangères et finalement déchue, c’est la déchéance de l’Egypte millénaire, divine et insouciante – et la naissance d’un pays moderne – qui est mise en scène, à travers l’enchevêtrement de multiples thèmes.

Magie, mysticisme et croyances

« Ah, lire les signes ! … Chercher dans les substances impalpables, dans l’air qui brûle, dans le rythme des tambours, dans les pas des danses, les traces laissées par les invisibles… »

L’Egypte des années 1930 est imprégnée de croyances millénaires. Dans le ghetto juif du vieux Caire, se mêlent superstitions, prières, incantations, amulettes bénies et rituels lascifs. Dans la ‘hara, la ruelle, dans ce microcosme profondément marqué par la tradition, les croyances sont sources d’espoir, et parviennent toujours à démêler les inextricables fils de l’existence. L’amulette du rabbin a une portée éternelle. Elle a noué à la naissance les destins de Zohar et Masreya et fait de leurs vies deux chemins parallèles qui se suivent inexorablement, comme les deux rives du Nil. Les danses et les transes, après la tombée de la nuit, exorcisent les âmes et réconcilient les cœurs sur le rythme endiablé des tambours.

Politique, engagements et diplomatie

« Crois-tu qu’il plaît à Dieu de te voir armé comme un brigand ? Une main sur le chapelet, l’autre sur le revolver… C’est ça ? … C’est ça, croire en Dieu ? »

C’est aussi une Egypte qui s’émancipe – ou du moins qui tâtonne pour en trouver les moyens. La jeune génération s’engage, creusant l’écart avec la génération d’avant. Le roman suit les parcours de quatre jeunes gens, que l’amitié a lié, que l’engagement politique et religieux sépare. Joe, issu d’une famille mondaine juive, emporté par le sionisme et la lutte pour Israël. Nino, intellectuel juif, étudiant communiste, finalement conquis par le nationalisme religieux et le djihad. Le roi Farouk, nihiliste, provocant et cynique, qui laisse sombrer son pays. Et Zohar, perdu, qui sait seulement – ou veut seulement savoir – qu’il est fidèle au roi et farouchement opposé aux Allemands qui cognent aux portes de l’Egypte, menace pour son berceau juif.

Différence, coexistence et tolérance

« Leur Coran contient nos histoires et notre bouche est emplie de leur langue. Pourquoi ne sont-ils pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas eux ? »

De ces clivages l’ouvrage tire une réflexion profonde, par le prisme du regard étonné et des questions naïves de l’enfant, sur la tolérance, sur l’acceptation bienvenue voire l’amour fraternel de son voisin si différent. Incompréhension d’un clivage entre deux cultures qui ont les mêmes racines et qui empruntent le même langage. Pourquoi ne pas s’aimer ? Question si légère mais qui se révèle si profonde de vérité et si touchante, lorsque posée par un enfant à qui l’on n’a pas encore appris qu’il fallait haïr.

Amours éternels, inconditionnels, sublimes

« Elle l’aimait contre l’adversité, elle l’aimait contre les vents, elle l’aimait pour la joie qu’elle éprouvait chaque matin en s’éveillant près de lui, elle l’aimait plus que sa propre vie. »

Le roman décrit aussi des amours éternels, fusionnels. Esther, fougueuse, impétueuse, possédée par les ‘afrits, les démons, aime et est aimée de Motty, l’aveugle à l’éternel sang-froid. Né de leur union, Zohar, enfant chapardeur et taciturne, niant la tradition pour y préférer son indépendance, aime et est aimé de Masreya, « l’Egyptienne », ange à la voix pure tombé du ciel et danseuse au corps de nymphe. Zohar est son frère de lait ; leur amour, interdit. Ces amours, loin d’être naïfs, sont une force et une capacité d’action véritable ; des amours transcendants, inconditionnels, incompréhensibles à ceux qui n’y sont pas initiés.

Jeunesse, espoirs et désillusions

« Ils étaient jeunes ; ils étaient beaux. Rien ne les retenaient, explorateurs d’un monde naissant qu’ils créaient en bougeant, en souriant, en parlant. Ils coururent dans la nuit, se tenant par la main. Ils criaient leur joie. »

Au-delà des unions et clivages, ce roman raconte, comme un parallèle de la grandeur puis la déchéance de l’Egypte pharaonienne, les rêves de jeunesse et leur désillusion. Un incroyable amour pour la vie, une envie de tout goûter, de tout aimer. Une liberté incarnée par les expéditions en voiture, les visages tournés vers le vent et les rires s’évanouissant dans la nuit ; par les premiers amours bâclés, par les premiers pêchés. Une jeunesse qui semble infinie reflétée par la monumentalité de la ville éternelle : le temps passe et la ville demeure, les pieds enfoncés dans le sable. De cette insouciante liberté de l’avant-guerre naît la mélancolie désabusée perceptible dans les passages narrés par le vieux Zohar en exil. L’Egypte qu’il a connu et aimée a disparu, mais les sensations sur sa peau, elles, demeurent intactes :

« Si j’ai quitté l’Egypte, l’Egypte ne m’a jamais quitté. »

Servane Hardouin

Ce Pays qui te ressemble, Tobie Nathan, éditions Stock, août 2015, 22.50€

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