Carte postale du Québec : le speak white

Michèle Lalonde à la nuit de la poésie, le 27 mars 1970. Une voix française pour le Québec

C’est la première chose que l’on remarque en arrivant au Québec : l’accent québécois. Même si l’on s’y attendait et qu’il avait été constamment répété qu’il était franchement laid, voire tout simplement incompréhensible, on est tout de même frappé par sa sonorité en arrivant. En fait, plus qu’un accent -mais moins qu’un patois-, le québécois est sans aucun doute quelque chose de différent du français métropolitain. Plus qu’un accent et une prononciation qui nous paraissent vieillis, plus encore que les expressions qui font tout son charme, la langue québécoise a des tournures de phrases qui surprennent les Français, certaines clairement issues du vieux français, d’autres adaptées de l’anglais (le « j’étais comme », qui traduit directement le « I was like »).

Fraîchement débarqué à Montréal, le premier réflexe du Français est de rire et se moquer. La rupture franche avec notre accent et surtout le côté un peu campagnard de l’accent québécois fait incontrôlablement sourire, ou agace carrément lorsqu’il gêne la compréhension, pour notre oreille habituée au parler continental. On s’attache à rire de toutes leurs petites expressions (« une blonde », « un char », etc.), à critiquer leurs ”fautes” de français et à souligner toutes ses incohérences. On finit par reprendre les « hosties » et autres « calices » pour vitupérer, moquant la façon de parler québécoise.

Mais, à bien y réfléchir, le Français qui reste dans sa posture moqueuse (et même arrogante, en croyant parler le « vrai » français, dans sa forme pure) ne saisit pas toute la profondeur historique de la langue québécoise : je ne parle pas ici seulement des Québécois « nés sous le lys et grandis sous la rose », qui défendirent leur identité au XVIIIe siècle contre la tentative d’homogénéisation et de destruction culturelle anglophone. Ce que les Français oublient souvent, c’est que ce combat, mené avec acharnement, n’est pas seulement un fait passé et lointain : ainsi, jusque dans les années 1960, parler français était mal vu, et ce même au Québéc. Les Québécois non-anglophones étaient souvent relégués à des postes subalternes, marginalisés jusque dans les institutions représentatives nationales. Écartés politiquement, les Québécois subissaient aussi la violence symbolique des Canadiens anglophones qui dénigraient cet attachement au français, considéré comme un archaïsme. Toute cette violence se résume dans l’insulte « Speak white », adressée aux Québécois qui parlaient français : reprenant, de façon très intéressante, l’adresse du colon blanc au colonisé noir, les Québécois étaient sommés de parler anglais dans leur vie quotidienne, contraints de parler « white », de parler anglais. Il a fallu un vrai combat, la « Révolution tranquille » pour permettre aux Québécois, véritables Nègres Blancs d’Amérique, de s’émanciper de la tutelle anglophone et de développer leur identité propre, à la fois au sein et à l’écart de la fédération canadienne.

Passé cette découverte, on ne regarde plus de la même manière la défense acharnée de la francophonie et les expressions comme « magasiner » (pour « shopping » ) ou « festin joyeux » (pour un happy meal au McDonald) ne font plus seulement sourire comme avant, mais sont saisies dans leur dimension militante, d’une identité francophone qui dut se battre pour exister face à un pouvoir anglophone franchement hostile. Les symboles de tous les jours, des « arrêts » pour les stop à la traduction systématique en français des publicités et autres consignes, prennent tout leur sens. Et l’on arrête de se moquer, comprenant que notre moquerie est une autre façon de dire « speak white » aux Québécois, une violence symbolique, certes inconsciente, mais tout aussi réelle que l’ancienne ; que notre injonction involontaire, par la moquerie, à parler le « vrai » français, est une vraie blessure pour les Québécois, qui considèrent, à juste titre d’ailleurs, que notre français n’est pas plus juste que le leur. Alors que nous devrions considérer tout l’intérêt de ce combat, admirer la défense de ce qui demeure notre langue et saisir la richesse de la francophonie, le Français, n’y voit généralement, au mieux, qu’une lutte qui ne le regarde pas, au pire, qu’une absurdité sans nom.

Enfin, allez regarder « Speak white », poème écrit et lu par Michèle Lalonde dans les années 1960, dans ces années militantes où le Québec acquit son droit à parler français. Poème d’une profonde beauté, il met en valeur ce combat et fournit une analogie intéressante de la situation des Québécois avec d’autres colonisés.

Antoine Duranton

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