Carré 35 : Dans les entrailles d’un secret de famille

Il y a peu, je débattais avec une amie de l’intérêt de faire son arbre généalogique. Avec Carré 35, documentaire autobiographique, je comprends désormais pourquoi certains renoncent à s’y aventurer : à trop remuer le passé, bien des tragédies familiales remontent en surface. Surtout, les cicatrices de l’enfance sont des plaies qui ne se referment jamais. C’est le cas pour le réalisateur, Eric Caravaca, qui décide, après la naissance de son fils, d’affronter à bras le corps la chape de silence qui pèse sur sa famille autour d’un drame inexpliqué. Face aux résistances que ses parents lui opposent lors d’interrogatoires serrés, une question se fait de plus en plus lancinante, et vitale : qu’est-il advenu de Christine, sa sœur décédée à l’âge de 3 ans dans des circonstances mystérieuses, bien avant sa naissance, et dont il ne subsiste aucune photo ?

Pour résoudre ce puzzle et tabou familial, le réalisateur avance à tâtons, retrace les pas de sa famille et surtout confronte ses parents, murés dans la douleur mais toujours mutiques, même au seuil de leur vie. Jusqu’à ce que la caméra, cathartique, parvienne de son œil inquisiteur à capturer ces silences qui en disent long, ces tressautements de cils et ces voix qui se brisent sous le poids de l’émotion trop longtemps contenue.

Dans Carré 35, le réalisateur est donc pris dans les méandres de la mémoire, du refoulement, et du legs involontaire des traumatismes d’une génération à l’autre, à la recherche de celle dont on a volontairement effacé les traces, sa propre sœur. Mais le film ne s’arrête pas là : grâce à des archives d’époque des horreurs commises par les Nazis et pendant les guerres d’indépendances au Maroc et en Algérie, le réalisateur confronte la tragédie intime à celle de la grande Histoire : le résultat final de cette mise en perspective fait froid dans le dos.

https://www.senscritique.com/film/Carre_35/25357641

Enfin, l’image, très éthérée, a été travaillée pour prendre la texture du souvenir, la consistance des rêves, et ce même quand les extraits ne proviennent pas d’archives ou de la super 8 familiale, d’où proviennent, malgré tout, quelques précieuses reliques d’instants fugitifs de bonheur familial.

Carré 35 ne dure qu’une heure, mais son message nous imprègne de toutes parts ; c’est peut-être le plus beau film sur la mort, le tabou familial et la mémoire qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps. Avec sa fin à mi-chemin entre la mélancolie et l’apaisement, le film nous lance cet ultime avertissement : partir avec nos secrets dans la tombe, c’est prendre le risque qu’ils hantent nos enfants à jamais.

 

Juliet

La Bande-Annonce: Ici

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