Carmen Perrin. Souvenirs à l’emporte-pièce

Entrer dehors, sortir dedans, 30 portes Bruno Taut, Berlin 2012caoutchouc mousseinstallation, dimensions variablesCrédit photographique Serge Hasenböhle

Carmen Perrin nous accueille au vernissage avec un français qui n’est qu’à elle, entre « R » roulés et expressions suisses. Carmen Perrin est une artiste multiculturelle. Née en Bolivie en 1953, elle a grandi en Suisse et travaillé à Londres, Marseille puis Genève. Elle a voyagé dans le monde entier, elle a vécu avec des artisans de la jungle brésilienne.

« Sa présence dans la Maison de l’Amérique Latine revêt un caractère essentiel » écrit Lorette Coen, commissaire de l’exposition. En effet, comme l’Amérique Latine, l’œuvre de Perrin est le produit de syncrétismes, de « fusions imprévisibles », de dialogues, de « combustions contrôlées ». Comme l’Amérique Latine, Perrin est animée par la matière et la mémoire.

Tracé tourné noir, 2013mine de plomb sur papierdiamètre: 160 cmCrédit photographique Claude Cortinovis

Tracé tourné noir, 2013                                                         mine de plomb sur papierdiamètre: 160 cmCrédit photographique Claude Cortinovis

Carmen Perrin est sculpteur. Ses œuvres, parfois monumentales, trouvent le plus souvent place dans l’espace public. Celles présentées pour cette exposition sont plus modestes ; par la taille seulement. Etre sculpteur, c’est donner à voir les richesses de la matière. On retrouve les matériaux de l’industrie : polyamide et bâches, mais aussi l’emporte-pièce, en passant par les briques rouges traditionnelles des ouvriers brésiliens ou encore le tour du potier. C’est grâce à ce dernier outil qu’ont été créées les deux pièces Tracé Tourné Noir et Tracé Tourné Jaune. Une énorme feuille de papier est disposée sur le tour. A pleine vitesse, l’artiste y a dessiné jusqu’à la limite de rupture du papier. L’humidité de la salle fait bouger le papier, le fait s’étendre ou se contracter. Chaque position du regardeur donne à voir de nouveaux reflets. L’œuvre est vivante. Face aux œuvres de Carmen Perrin, il faut sans cesse se repositionner. Il faut observer depuis tous les angles et tous les points de vue. L’aller-retour du corps autour de l’œuvre accompagne l’aller-retour constant de la mémoire. L’artiste cherche à montrer le fugitif, le contingent, le détail. Il suffit parfois d’un pas de côté pour qu’apparaisse le filigrane.

Forages, Les cahiers d'Alberto (cahiers du cinéma années 80), 2012 revues perforées108 cm x 86 cm x 2 cmCrédit photographique Nathalie Rebholz

Forages, Les cahiers d’Alberto (cahiers du cinéma années 80), 2012                    revues perforées108 cm x 86 cm x 2 cmCrédit photographique Nathalie Rebholz

Carmen Perrin creuse littéralement la matière à l’emporte-pièce. Sur des couches superposées de feuilles imprimées, elle fait sauter le matériau. Alors seulement se révèle ce qu’il y a derrière : maisons, autocollants vendus à Bogota mélangeant les Pokémons et la Vierge… Creuser la matière, c’est creuser les strates de la mémoire, c’est plonger dans les couches de souvenirs qui s’empilent et qui s’emmêlent. Sous la matière ressurgissent les souvenirs, très colorés et pleins de pop-culture. Mais aussi souvenirs de son père, à travers les vieilles couvertures des Cahiers du Cinéma qui apparaissent sous l’emporte-pièce. Tombant tantôt sur le vide et l’oubli, tantôt sur une image et le souvenir, Carmen Perrin creuse la mémoire comme elle creuse la matière.

Valère Clauzel et Vassili Sztil

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