CANNES [Selection] // Mommy de Xavier Dolan : « Pourquoi je ne te décernerais pas la Palme d’Or ce soir, Xavier »

MOMMY PAR XAVIER DOLAN

— Le choc Laurence Anyways —

Xavier, nous avons plus ou moins le même âge, et je te suis depuis tes débuts. En réalité, le premier film que j’ai vu de toi, n’était, paradoxalement, pas ta première réalisation. Je me souviens, c’était un soir de Juillet, au MK2 Rambuteau, la salle attenante au Centre Pompidou. En rentrant, ma colocatairede l’époque m’avait trouvée dans un état de choc émotionnel surprenant. J’avais alors été peu habile à lui livrer mon ressenti, à mettre des mots sur  l’explosion cinématographique à laquelle je venais d’être confrontée. Cette explosion, c’était Laurence Anyways, il y a deux ans.

— Une filmographie « à la hauteur » dans son ensemble —

Depuis, j’ai eu le temps d’engloutir plusieurs fois tes deux premiers, et d’assister à ton changement de direction volontaire avec Tom à la ferme, il y a quelques mois à peine. C’est dire avec quelle impatience j’attendais la projection de Mommy, ton petit dernier, au Festival de Cannes 2014. La projection a laquelle j’ai puassister était celle d’hier soir, l’une des dernières avant le Palmarès qui sera annoncé d’ici quelques heures. J’écris cet article dans l’urgence, sansvraiment savoir s’il trouvera son public d’ici-là.

MOMMY PAR XAVIER DOLAN

XAVIER DOLAN

— Laurence Anyways méritait plus que la « Queer Palm » du Festival de Cannes 2012 —

 Il ya deux ans donc, tu étais largement déçu de ne te trouver « qu’en » sélection Un Certain Regard ; plus déçu encore de ne recevoir, pour ton chef d’œuvre, que la « Queer Palm » du Festival. J’ai été déçue aussi, a posteriori. Surtout qu’aujourd’hui, après avoir visionné chacune de tes 5 pépites, je maintiens que « Laurence » reste ton meilleur.

Parce qu’il irradie du début à la fin, que le lyrisme amoureux que tu dépeins, associé à celui de tes images sur-travaillées, bouleverse jusqu’à la moelle. Laurence Anyways est un sans-faute, parce que même ses défauts (trop de séquences façon « clip », l’esthétisme excessif de chacun des photogrammes, des interrogations concernant la vraisemblance de ce coming-out transsexuel plus que soudain) lui confèrentun grain superbe. D’une certaine manière, Laurence Anyways reste, à ce jour, ton diamant brut, et ton public, moi y-comprise, se trouve désormais dans l’attente, quoique malgré-lui, d’un joyau parfaitement taillé.

MOMMY PAR XAVIER DOLAN

Anne Dorval

— L’on aurait pu en attendre bien plus de Mommy… —

Mommy ne remplit pas ces attentes. Pourtant, tout était réuni pour faire de lui unimmense film, si ce n’est ton plus grand : tes deux actrices fétiches, Anne Dorval, et Suzanne Clément (justement récompensée par un prix d’interprétation à Cannes pour Laurence Anyways), un jeune premier (Antoine-Olivier Pilon) qui « a de la gueule » et du talent, et un sujet propice à de grandes émotions cinématographiques.

Pourtant, à mon sens, tu n’es pas parvenu à dépasser la splendeur de Laurence. L’on retrouve pourtant, dans Mommy, tes obsessions de cadrage, entre plans sur rideaux mis enmouvement par le vent, ou encore plan sur tes héroïnes assises sur un canapé, en proie à la plus stricte intimité possible, et même un gros plan sur un lustre très ouvragé, comme au tout début de la séquence du bal, dans Laurence Anyways.

— Un film inégal, malgré quelques coups d’éclats —

Dans Mommy, tu offres même au spectateur de vrais coups de génie. Ce moment où le sac de course de « Die » (surnom de Diane, la mère de Steve, enfant difficile, jouée par Anne Dorval, dont la relation mère-fils est au centre du propos du film), craque en pleine rue sous le poids des victuailles, dans un plan de demi-ensemble, est juste incroyable. Il n’y a que toi qui soit capable de filmer de manière grandiose un instant aussi banal.

Tu innoves aussi, en proposant ce cadrage très particulier, à la manière deportraits photos des personnages, qui créé une atmosphère oppressante pratiquement tout le long du film. Quel moment sublime, lorsque Steve, sur sonlongboard, suivi de près par ses « deux mères » (Die, celle biologique, et Kyla, voisine devenue comme une mère d’adoption au fur et à mesure que leur relation se renforce), écarte ses deux bras et ouvre, dans le même temps, le champ de l’image vers un cadre cinématographique classique. Cet instant offre au public l’une des seules respirations du film. Le cadre se resserrera à nouveau très rapidement : il n’y a pas d’apaisement possible pour ce trio uni par des liens trop intenses.

MOMMY PAR XAVIER DOLAN

Antoine-Olivier Pilon est Steve

Il y a aussi cette scène du karaoké, où Steve chante, d’une voix malhabile et fausse, Vivo per Lei d’Andrea Bocelli, à la manière d’une ode à celle qui lui a donné la vie, justement à ce moment-là trop occupée pour réellement prêter attention à sa progéniture, de par son entrevue avec un avocat. Ce dernier, séduit par ses charmes, promet de les aider à régler les démêlés judicaires du petit. Cette scène, elle-aussi,restera elle dans les annales de l’histoire du cinéma.

— Une critique subjuguée… à tort ? —

Pourtant, malgré ces quelques instants de grâce, Mommy ne parvient pas à dépasser l’état de grâce total qu’a pu susciter Laurence Anyways. Il lui manque un je nesais quoi qui fait que, à l’heure où la critique prédit ta future accession à la récompense cannoise suprême, moi qui suis l’une de tes plus grandes« fans », je ne la rejoins pas.

Xavier, tu ne liras certainement jamais cet article, pourtant, si d’aventure, il venait à tomber entre tes mains, j’aimerais te dire « Dépasse-toi encore », Mommy n’est pas le film qui fait que le Cinéma se souviendra de toi.

Léa Scherer

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