[Cannes – Séance de minuit] Love de Gaspard Noé

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Sexe + sentiments = LOVE
Festival de Cannes 2015, Sélection officiel, Hors Compétition
3,5 / 5 Artichauts

Après la polémique des affiches pornographiques, notamment celle exposant un pénis en éjaculation, la Croisette se préparait à ce que Love, le dernier long-métrage en 3D de Gaspar Noé, présenté en séance de minuit, soit le film du scandale. Marqués par le souvenir d’Irréversible, présenté en 2002, qui avait fait sortir avant la fin du film une partie du public cannois ne supportant pas la scène de viol, les festivaliers ont presque été déçu. Le réalisateur nous offre une romance contemporaine en accord avec les codes de notre génération. C’est l’histoire d’un jeune homme, Murphy, en couple avec Omi et père d’un enfant, qui se remémore sa longue histoire d’amour, une véritable passion avec la sulfureuse Electra.
Gaspar Noé élimine toutes les frustrations cinématographiques d’une romance chaste et réalise un film avec des pénis, des vagins et des seins montrés sous tous les angles. Venons-en tout de suite au fait, oui, il y a une scène d’éjaculation dont le sperme vous éclabousse grâce à la magie de la 3D. Pourtant le trip va plus loin que le film X.

Murphy est un étudiant américain à Paris, joué par Karl Glusman, acteur états-unien inconnu en France déjà présent dans quelques courts et longs métrages aux Etats-Unis. Il vit avec Omi, jeune blonde ingénue, sous les traits de Klara Kristin, une actrice danoise novice, qu’il a mise enceinte. Le film se focalise sur l’histoire d’amour qui précède ce couple, c’est-à- dire entre Murphy et Electra, une sculpturale artiste brune campée par le mannequin suisse Aomi Muyock. Cette passion dévorante est relatée par des performances d’acteurs majoritairement basées sur des baisers langoureux et des masturbations que la 3D ne manque pas de pimenter. Le dispositif, spectaculaire à quelques moments clefs, n’est néanmoins pas superflu. L’angoisse intérieure dans laquelle se trouve Murphy est transposée à l’écran par une longue profondeur de champ dans des scènes en intérieur. Le personnage est au début un être perdu dans un environnement qui ne lui correspond pas, ayant la nostalgie de ses années avec Electra. L’esprit de Murphy erre et monologue, tandis que la 3D fait écho et donne l’impression d’un Murphy-avatar de jeux vidéo vu de dos ou de face se déplaçant dans l’espace sans y appartenir réellement, sans le dominer. Tout au long du film, la 3D est au service de la beauté photographique permettant d’immerger le spectateur dans l’intimité du couple, de lui donner de l’épaisseur, de l’intensité sans agresser le regard.

love Gaspar Noé

Pas de trash qui donne envie de fermer les yeux, le sexe est consenti, hétéro-normé et sublimé. La dizaine de scènes de culs montre une osmose des corps, l’acte charnel au naturel. Loin des clichés des films érotiques, c’est un film qui montre du « sexe avec des sentiments » pour reprendre une réplique du personnage principale. Portées par une bande originale intense mélangeant rock langoureux, Bach ou Erik Satie, les postures lascives sont mises en valeur par des lumières et des ombres bienveillantes. La scène d’ouverture expose le couple en position 69 avec la femme comme une Olympia des Temps Modernes en pleine action, une Olympia dont on n’aurait pas caché derrière le rideau ses pratiques « outrageuses ». Rythmées à l’apogée par des images à visée hallucinatoire, les cadres soulignent la sensualité des mouvements de reins ou des courbes corporelles pour au final proposer des plans proches de la photographie érotique artistique. L’atmosphère correspond à l’imagerie moderne de la pornographie représentée à large audience par le magazine masculin Lui, dont le rédacteur en chef, Frédéric Beigbeder, a applaudi le film à la séance de minuit. Ce sont des femmes sexy, mais pas vulgaires, qui font bander les bobos, suivant les clichés de la blonde écolière innocente et de la brune femme fatale. A leurs cotés, un homme à la peau légèrement mat, musclé avec des abdos sculptés. Rien de novateur ou de choquant, mais pile dans les fantasmes des cadres supérieurs parisiens. Le public urbain aisé est clairement la cible du film. Entre les personnages étudiant en cinéma/artiste/galeriste, la prise de drogue, l’exploration de diverses sexualités, ou l’engueulade passionnée dans le taxi, beaucoup retrouveront une partie de leur vie dans ce portrait de couple révélateur d’une partie de notre génération. Une génération qui cherche des sensations mais qui reste au final dans les schémas classiques: kamasutra, plan à 3 (deux filles, un homme), échangisme et transsexualité (mais le personnage n’est finalement pas encore prêt à cela). Ce dessin prend également en compte la fragilité (certains diront la niaiserie) des sentiments amoureux. Le réalisateur rembobine le fil de l’histoire pour conclure sur les premiers baisers accompagnés des promesses d’amour éternel sauce arty-mielleuse.

En plus de dépeindre son environnement finalement assez aseptisé, Gaspar Noé se peint lui-même. Il est omniprésent de manière plus ou moins subtile. Son nom et son prénom sont ironiquement repris, le réalisateur est lui-même acteur (le galeriste), ses fantasmes et désirs sont sans doute l’objet du film. Entendu à la sortie de la séance, un spectateur résumait : « Noé se regarde le phallus », comme souvent. Sans être un fait dérangeant, cela peut mettre en questions les réelles ambitions d’un réalisateur vaniteux.

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Gaspar Noé a donc créé une romance au plus près de l’air du temps et de son environnement sur des rails d’aventure sensorielle. Le trip ne séduira pas un large public, mais la sincérité de l’histoire et la beauté des images ne manquera pas de provoquer l’éjaculation du CSP+. Au delà des scènes X, le film propose un vrai regard alternatif sur la pornographie. Il ouvre la porte à l’affranchissement des représentations caricaturales du sexe offertes par les films érotiques, souvent dégradantes pour la femme. Les clichés du porno hétérosexuel fondés, entre autres, sur un désir animal sans sentiment, la domination de l’homme, la pénétration vaginale et une femme aux mensurations de mannequins dont l’orgasme est secondaire (voire inexistant), sont aujourd’hui entrés dans les normes sexuelles de l’imaginaire commun. Love établit un pas vers une nouvelle représentation artistique du sexe cru et non censuré au cinéma à moyenne diffusion : des sentiments, une alliance des corps, et même des maillots féminins sans épilation intégrale (!). Un plan à 3 plus favorable aux femmes (deux hommes, une femme) et des actes sexuels moins consensuels auraient pu changer la donne et en faire une vraie ode au sexe scandaleuse et innovante.

F.S

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