[Cannes – En compétition] The Beguiled

© Focus Features

The sun’s low down the sky, Lorena, the frost gleams where the flowers have been… 

Dans une forêt embrumée, une enfant de dos fredonne l’air mélancolique de Lorena, ses longues tresses lui arrivent à la taille, délicatement enserrée par une robe à carreaux. Au loin parviennent les échos sourds des canons. Nous sommes en Virginie, en pleine guerre de Sécession. L’enfant se prénomme Amy, elle est en train de chercher des champignons quand soudain elle bute sur un soldat nordiste blessé à la jambe. Tant bien que mal, elle parvient à le ramener à son pensionnat pour jeunes filles. Tenu d’une main de fer par Martha Farnsworth (Nicole Kidman), le pensionnat est du côté des sudistes, le camp adverse. Mais étonnamment, par charité, le soldat (Colin Farrell) est recueilli et soigné le temps de le livrer aux Confédérés. Devenu l’objet de tous les désirs, la présence du soldat déterminé à rester va mettre à mal l’harmonie des pensionnaires.

Le remake de The Beguiled par Sofia Coppola est la définition même du Southern Gothic, un genre spécifique du Sud des États-Unis. Dans la droite lignée de la Nuit du chasseur, de la Balade Sauvage ou True Detective (la saison 1!), The Beguiled fait un usage remarquable des codes du genre : mansion immaculée où se déroulent des choses peu recommandables, activation de désirs jusqu’ici réprimés, forêts angoissantes envahies par la mousse espagnole… Dans le Southern Gothic, les bayous impénétrables, les maisons délabrées ou abandonnées sont censés refléter la décadence morale de ses occupants. Dans The Beguiled, le jardin du pensionnat est complètement négligé, jusqu’à l’arrivée du soldat qui s’improvise jardinier pour se rendre indispensable auprès de la directrice. Une métaphore on ne peut plus parlante.

© Focus Features

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A l’image de son décor inquiétant, The Beguiled est un huis clos historique et psychologique rondement mené, ponctué de quelques touches d’humour noir judicieusement placées. Le jeu dangereux des désirs est subtilement introduit par contraste avec l’atmosphère bien rangée du pensionnat, où les principes de bonne éducation et de religion sont farouchement inculqués par la directrice Martha. On reconnaît la patte attentive de Sofia Coppola dans la mise en scène et la photographie léchées qui font de chaque scène un tableau vivant. Ainsi, les scènes de repas filmées dans des clair-obscurs inquiétants comptent parmi les plus réussies.

Coïncidence rare, Nicole Kidman et Colin Farrell sont à nouveau en tête d’affiche pour la deuxième fois de la Compétition ; ils jouaient déjà un couple on ne peut plus trouble dans The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos. Ils campent ici aussi des personnages complexes, aussi attirants que redoutables. Le jeu de Nicole Kidman est, comme à son habitude, irréprochable, et n’est pas sans évoquer son rôle de mère autoritaire dans Les Autres. Colin Farrell souffre peut-être de la comparaison avec Clint Eastwood mais il m’a semblé tout en retenue dans un rôle où il aurait pu facilement apparaître antipathique. Coppola semble avoir privilégié le portrait d’un homme sensible qui passe du jour  au lendemain du statut de plus chanceux des hommes à celui de plus malheureux. Enfin, les autres actrices sont parfaitement castées mais ne sortent pas spécialement du lot, y compris Kirsten Dunst dans le rôle d’une institutrice effacée ne demandant qu’à s’extirper de son quotidien monocorde.

Sofia Coppola s’est beaucoup démarquée de la version originale de The Beguiled (1971) avec Clint Eastwood dans le rôle du soldat pris au piège. Pourquoi a t-elle choisi de faire le remake rmaintenant demeure une question en suspens. Mais son pari était de montrer l’histoire du roman de Thomas P. Cullinan du point de vue des femmes, en portant l’accent sur leur manière de se débrouiller en temps de guerre alors qu’elles sont livrées à elles-mêmes. Avec l’arrivée du soldat, l’équilibre du groupe est profondément modifié et les désirs s’entrechoquent. Chose rare, nous avons affaire à non pas un mais sept female gaze (le contraire du male gaze, le regard masculin) !   Mais si la naissance du désir est bien évoquée, dommage que Coppola soit restée aussi pudique dans sa concrétisation. Le huit clos parait bien chaste par rapport à son sujet, et les personnages auraient gagné à se montrer plus retors. Comme si Coppola s’était contentée de gratter le vernis respectable de ce pensionnat modèle au lieu de le faire voler en éclats.

Je recommande néanmoins Les Proies (dommage cependant que le titre français ne traduise pas la nuance du verbe beguile, parfaitement adapté pour cette histoire de séductions et de déceptions délibérées), aussi bien dans ses deux versions que le roman original de Thomas P. Cullinan.

Juliet

Bande-annonce : ici

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