CANNES [Un Certain Regard] // Turist de Ruben Östlund: « Angoisse enneigée : la montagne, théâtre d’un drame familial »

TURIST (FORCE MAJEURE) PAR RUBEN ÖSTLUND

Le réalisateur suédois Ruben Östlund signe avec Turist (Force majeure pour le titre français) son quatrième long-métrage et sa deuxième sélection dans la catégorie Un Certain Regard du Festival de Cannes, après Happy Sweden en 2008. Cette fois-ci, il s’est distingué puisque Turist a remporté le Prix du Jury, le palmarès 2014 ayant été révélé le vendredi 23 mai. Retour sur ce petit bijou de comédie dramatique noire et acérée, que nous avons particulièrement apprécié, mais dont la date de sortie n’est pas encore connue en France.

TURIST (FORCE MAJEURE) PAR RUBEN ÖSTLUND

RUBEN ÖSTLUND

Turist est un diamant brut aux reflets blancs éclatants. Huit clos à ciel ouvert, l’histoire se déroule exclusivement au sein d’une station de ski perdue dans les Alpes, entre hôtel de luxe standardisé et pistes enneigées. Ce cadre, rapidement anxiogène, sera le théâtre d’un drame psychologique et familial.

Un couple suédois accompagné de leurs deux enfants s’y offre une semaine de vacances ; derrière l’apparence d’un bonheur paisible, les failles d’un amour précaire se révèlent rapidement au spectateur. Un père trop souvent absent, qui souhaite pallier à sa présence quotidienne lacunaire en se consacrant à sa famille le temps d’une semaine à la montagne. Cela pourrait tenir du cliché, mais l’intelligence de Ruben Östlund est de faire éclater cette brèche, à peine entrevue, le temps d’une avalanche. Alors que la famille déjeune sur la terrasse d’un restaurant à vue, la neige déboule – peur et panique : le père, Tomas, (Johannes Bah Kuhnke) fuit, emportant avec lui son iphone, laissant loin derrière sa femme, Ebba, (Lisa Loven Kongsli) et ses enfants, Vera et Harry (Clara Wettergren et Vincent Wettergren). Fausse alerte, l’avalanche était contrôlée, elle s’est arrêtée au pied du restaurant. Le père reste hanté par ces quelques secondes de chaos qui remettent en cause à la fois son rôle de père et de mari, son courage comme sa virilité.

TURIST (FORCE MAJEURE) PAR RUBEN ÖSTLUND

            Ainsi, bien au-delà d’un simple tableau dépeignant un couple fragilisé, Turistinterroge les rôles sexués institués au sein de la famille. A la lâcheté du père répond la force morale de la mère. Alors que lui se morfond et se dénigre- le spectateur hésite entre le rire et la pitié -, elle fait preuve d’une intelligence vive pour délivrer son mari de ses doutes. Ce tandem qui renverse les codes traditionnels fait écho à des personnages secondaires parfaitement léchés ; une jeune femme de vingt ans, Fanni (Fanni Metelius) en couple avec Mats (Kristofer Hivju), la trentaine bien avancée, ami du couple. Les questionnements du couple se répercutent sur Mats, qui doute à son tour de sa capacité à protéger sa famille – l’onde de crainte se répand. Chacun interprétera différemment ces dialogues incisifs entre Ebba et Tomas, Fanni et Mats, Tomas et Mats, qui troublent doucement, comme un voile de poudreuse, l’image trop parfaite de la famille traditionnelle. Ruben Östlung donne-t-il à voir une confirmation des rôles sociaux (puisque le père semble retrouver à la fin son rôle de protecteur et meneur) ou la construction d’un rapport égalitaire de personne à personne entre femme et homme ? La piste est ouverte.

 TURIST (FORCE MAJEURE) PAR RUBEN ÖSTLUND

            Le coup de maître du Suédois réside cependant non pas dans son propos même, mais dans l’esthétique qu’il utilise pour le traiter. L’anxiété de Tomas résonne fort dans ces paysages d’une blancheur immaculée, où les montagnes figurent un mur infranchissable. La station lovée au cœur de cet espace fermé ne peut que rappeler l’hôtel du récent The Grand Budapest Hotel (Wes Anderson) ou plus encore celui de Shining (Stanley Kubrick). Östlung se servira ainsi tout au long du film des diverses teintes de blanc, du brouillard trouble des journées de neige et de l’imposante noirceur des roches pour entretenir une sensation d’oppression. Le son strident des poulies métalliques, le choc des remontées mécaniques ou le bruit étouffé des canons exacerbent cette tension à fleur de nerfs qui pourrait tourner au drame. L’omniprésence des machines dans ce paysage de neige est comme la métaphore d’un mécanisme qui s’enraye, du feu caché par une douceur trompeuse. L’esthétisation pure et angoissante des séquences se superpose ainsi parfaitement à la crise familiale qui nous est donnée à voir. La violence est toujours latente : le séquençage par journée et la répétition des mêmes sons et plans marquent une situation au bord de l’explosion, les instants d’apogée étant d’ailleurs parfaitement rythmés par un extrait de L’été des Quatre saisons de Vivaldi. Comme au bord d’un gouffre, le spectateur s’attend tout autant à une véritable avalanche, meurtrière, qu’à un divorce du couple : le réalisateur nous maintient sur le liseré de la peur durant deux heures.

Ruben Östlung mobilise donc tous les composants d’un milieu, la montagne, qu’il dépoussière pour dépeindre avec une tendresse ironique un couple qui tangue et se relève- la splendeur du film résidant dans la justesse des interrogations soulevées, en adéquation magistrale avec une esthétique grinçante et enlevée. A nos yeux, ce Prix du Jury est grandement mérité.

Mona Oiry

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