Ça Ira, la révolution en marche

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Habitué des ambiances feutrées et des crises rampantes, Pommerat fait acte de révolution artistique avec un Ca Ira explosif mais qui manipule toujours aussi subtilement l’intimité avec le public. Mêlant scène et salle et envahissant l’intégralité de l’espace à sa disposition, il met à nu les dynamiques en jeu au sein du – des ? – mouvement révolutionnaire avec habileté tout en conservant la dynamique et la justesse qu’on lui connaît.

Il y a dans les spectacles de Joël Pommerat une indicible magie, un bonheur chaque fois renouvelé de retrouver la famille Louis Brouillard. Il s’explique notamment par l’engagement du spectateur dans chacune de ses œuvres, si différentes soient-elles, autant que par le talent du metteur en scène et des comédiens. Ca Ira ne déroge pas à la règle, mais c’est une œuvre qui fait date dans le travail de Pommerat. Fini le noir complet dans l’assemblée et les lumières tamisées, ici c’est l’Assemblée avec un grand A, éclairée à pleins feux, qui met la petite histoire dans la grande.

Photo Christian Bellavia. Divergence

Photo Christian Bellavia. Divergence

La scénographie est simple, comme d’habitude. Les changements d’ambiance se font en quelque seconde, et les lumières sont toujours aussi soignées – marque de fabrique du grand Eric Soyer, scénographe et créateur lumières de longue date de la Compagnie Louis Brouillard. Mais ce qui étonne ici, c’est cette volonté nouvelle de mettre en relief avec une impressionnante minutie les dynamiques et forces à l’œuvre dans ce que l’on peut considérer comme étant les débuts frémissants mais déjà fermes de la Révolution Française. Sans mélange des genres hasardeux, il offre au spectateur la possibilité d’une transposition contemporaine par quelques outils simples, qui offrent la comparaison au spectateur sans l’y contraindre en les mettant directement sur scène. On s’évite l’écueil facile d’une « contemporanéisation » – mot barbare, j’en conviens, mais qui marque bien la tendance régulière de certaines compagnies de juste proposer des textes anciens ou épisodes historiques revisités à la sauce d’aujourd’hui de manière un peu lourde. Ce procédé, donc, consiste juste à une modification des noms des grands personnages de la Révolution qui pourraient être représentés. On peut faire le parallèle avec le reste de l’œuvre de Pommerat : cette ambiance très tamisée et les visages parfois assombris des comédiens donnaient à mon sens la possibilité à chacun de s’identifier. Ici, c’est au niveau de la dramaturgie que tout est en relief, palpable, mais pas donné, donnant au spectateur la possibilité de s’identifier et d’écouter sans avoir de préjugé associé à une quelconque figure célèbre.

2015 juin Theatre des Amandiers "Ça Ira /1 Fin de Louis" un spectacle écrit et mis en scène par Joël Pommera Décor et lumière: Eric Soyer Costumes Isabelle Deffin Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Éric Feldman, Philippe Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan Zamfir

On se laisse prendre au jeu, et emporter dans cette Révolution qui se déroule sous nos yeux. Joël Pommerat dissèque l’Histoire sans jugement, mais avec une fougue communicative. Le mouvement s’intensifie tambours battants au fil des quatre heures, sans nous laisser sur le carreau, grâce à une subtilité que l’on décèle au milieu des coups et des cris. Ca Ira, finalement, c’est la Révolution en marche, c’est l’Histoire qui avance sans demi-mesure ; et Pommerat nous invite à en faire partie.

Bertrand Brie

Comments

  1. YOKHEVED

    Il y a eu jeudi dernier une conférence très intéressante sur cette pièce à la Maison de la Culture de Amiens, en présence de la dramaturge ayant accompagné Joël Pommerat sur l’écriture de la pièce, et à propos du processus de création.. Merci pour cet article très juste !

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