Blind Digital Citizen : la nébuleuse rock ?

Blind Digital Citizen

A l’occasion de la soirée « Entreprise Label Night » dans le cadre du festival « A nous Paris Fireworks », les Blind Digital Citizen (disons « les blind » parce que c’est long et ça devient chiant) ont été kidnappés, un petit moment, afin de répondre à mes questions.

Ce joli bordel est composé de François (chant/guitare), Louis (batterie), Jean (chant/visuels), Charles (basse/synthé) et Florent (chant/synthé/samples). Rien que ça. Comme vous l’avez sans doute remarqué, c’est encore un groupe de chez Entreprise, le fameux label avec lequel je vous harcèle depuis quelques temps. Amour.

Pour vous présenter, grosso modo, ce qu’ils font, on pourrait dire que c’est une sorte de rock un peu habité à tendances électroniques, en vrai j’en sais trop rien. Je suis tombée sur « pop transgenre baroque » (cc Petit Bain), j’aime bien.  Après, PAS D’E-TI-QUETTE.

Je vous laisse (re)découvrir ce groupe qui déboite vraiment bien, je vous assure qu’il y a du croustillant dans cette interview ! Croustillez bien

 

Y’a pas de demi-mesure avec vous les Blind : soit on trouve que votre musique c’est du génie soit que c’est à se fracasser la tête contre un mur. Vous pensez qu’on peut parler d’un univers complexe, ambivalent ?

 

Florent : Ouais je pense que tout est un peu ambivalent dans le monde. Tout à plein de couleurs, tout est jour et nuit, donc ouais forcement.

Louis : Allez ! Pour le Capes de philosophie là. Mais sinon on vient d’univers très variés donc 5 univers égal un bordel complexe… Ou alors génial ! Enfin moi je préfère le « complexe-génie »

Florent : Non mais après dis pas qu’on se prend pour des génies non plus hein

Louis : Je suis contre le contrôle du journalisme par les artistes !

Florent : Non mais je trouve pas qu’on soit des génies, on bosse quoi…

 

Donc vous bossez à faire une photographie du paysage dans lequel vous vous inscrivez ou alors ce fameux univers relève davantage de visions fantasmées ?

 

En chœurs dans une harmonie parfaite : Les deux !

Jean : C’est la réponse de base « ben les deux ! » (rires)

François : Parfois la photo se fait à l’intérieur, parfois elle se fait à l’extérieur. C’est des photos mentales… Y’a pas mal de choses qui viennent de l’inconscient aussi.

Jean : Tu te nourris du paysage concret et t’essaies de le faire ressortir en le mêlant à ton paysage imaginaire. Parce qu’essayer de faire que du concret ça risque de donner une musique « grise »

Florent : C’est vrai qu’on n’a pas de chansons où on parle du petit déjeuner… On peut partir parfois de notions, de mots clefs simples, la guerre ou le temps, puis construire par rapport à ces notions-là. Sortir quelque chose d’un peu bizarre…

François : Bien qu’on puisse parler de la nécessité de se nourrir le matin, finalement, qui est quelque chose d’universel… Mais le petit déjeuner du matin…

Louis : Après on a aussi une chanson comme « Ravi » qui est vachement plus concrète. Du coup tu peux faire le chemin inverse: partir du concret pour arriver à un truc imaginaire. En tout cas c’est très poreux tout ça… La frontière entre les influences concrètes, le réel, et les influences de ton « imaginarium »

François : Vous êtes toujours là Sciences Po ?

 

Vous pensez que cet imaginaire, « imaginarium », peut créer un frein à l’accessibilité de votre musique ?

 

François : Mais non…

Florent : Les gens ont toujours peur de ce qui leur est étranger

Jean : Si on devait faire des hypothèses par rapport à ce que les gens voudrait, je pense qu’ils sont plus prêts à bouffer l’imaginaire de quelqu’un d’autre

François : Les gens ont du mal à se laisser aller. Ils entendent tellement de trucs, ont le choix entre tellement de concerts, en voient tellement qu’ils ont du mal à se lâcher finalement. Par exemple en Algérie, les gens étaient hyper réceptifs, ils n’ont pas l’habitude en fait. Ils vont plus facilement droit à l’émotion, ce qu’ont plus de mal à faire nos contemporains ici en France, dans la capitale. J’entends qu’ils sont davantage dans l’analyse, ils ont vu plein de trucs tandis que quand t’y vas vraiment de façon innocente c’est plus simple.

Florent : Clairement en Algérie ils voient pas souvent de concerts donc ça leur fait plaisir. Après ta question c’était pas ça, si je recentre un peu…

 

La disgression est intéressante, on peut partir sur la façon dont vous vous ancrez sur la scène tant francophone qu’au-delà ? Comment vous pensez vous y ancrer en tout cas ?

 

Florent : Le plus sincèrement possible, sans se la péter

Louis : Après c’est vrai que sans chercher à faire un truc « complexe » parce que c’est pas le mot, c’est pas vraiment complexe. En gros, quand on fait un truc qu’on a déjà entendu, je sais pas, des morceaux de punk-rock teubés pour se marrer ou du reggae, on sent direct qu’on pourra jamais faire ça vraiment. Même si on le fait parfois bien, ça reste des exercices de styles où on peut être assez performants, mais on sent direct que c’est un truc qu’on n’a pas du tout envie de faire. Du coup on va foutre le feu un peu à ce truc-là rapidement avec le désir de faire quelque chose de pas inaccessible mais…

Florent : Un truc à nous quoi

Jean : En tout cas, la complexité vient pas d’une volonté. D’ailleurs y’a souvent une mésentente sur ce qui est complexe. Par exemple, on va trouver certaines chansons « normales », qu’on aime bien et qu’on trouve pas spécialement complexes alors que d’autres vont les qualifier de « chansons à tiroirs » sous prétexte qu’elles durent 6 minutes. Donc si « pas complexe » c’est du 3min, refrain couplet

 

Après je pense pas tellement au format de vos morceaux quand je parle de musique « complexe »…

 

Jean : Oui oui je sais mais c’est que la notion de la « complexité » est vachement vague. Ça vient pas de la volonté de se dire « tiens si on faisait un truc barré », ça vient comme ça

Blind Digital Citizen

Tout à l’heure Louis t’as pris comme exemple votre morceau « Ravi », se tourner vers le sexe, (ndlr – « c’est quand qu’on baise » – écoutez donc ça les enfants), c’est un moyen de marquer les esprits ? J’imagine que c’est pas [seulement] pour pécho, y’a une démarche particulière derrière ?

 

Louis : Ouais, non pas forcément… Je pense que « ça vous dit qu’on baise » ça aurait pu être remplacé par d’autres mots

Jean : En l’occurrence c’est François qui a écrit ça, mais à aucun moment donné la réflexion a été « tiens qu’est-ce qu’on va mettre pour marquer les esprits ? », tu vois ?

Florent : Oui, il écrit ça naturellement et sincèrement

Jean : Puis après ça marque les esprits parce que, finalement, nos esprits sont marqués par ce qui marque les esprits de façon générale !

Louis : Démarquer les esprits !

François : Quand c’est trop simple ou trop évident en général ça saute direct. C’est-à-dire qu’on va effectivement pas utiliser le mot « baise » pour choquer les gens. Sinon j’aurais dit autre chose

 

T’avais justement dit dans une interview de Novorama que vous tentiez de « délivrer des messages ». Alors généralement je ne pose pas cette question mais là, c’est plus qu’une perche. Du coup, quelle sorte de messages ?

 

Jean : On est coursier en fait

François : S’exprimer tout simplement. Je pense qu’on est des négatifs et des positifs et le rôle qu’on s’est donné justement c’est de délivrer des positifs. Alors après y’a forcément quelque chose de personnel mais l’idée qu’on avait sur l’album c’était d’être dans une sorte d’introspection qui puisse te mener à une universalité. Toi personnellement en tant qu’individu vivant sans avoir pris des substances ou quoi. Si tu rentres assez profondément en toi, t’es fatalement connecté avec l’ensemble de ton espèce… Après je sais plus exactement qu’elle était la question de départ mais à partir du moment où tu t’exprimes, tu délivres des messages.

Louis : En fait, «ça vous dit qu’on baise » on aurait pu dire autre chose : « ça vous dit qu’on rêve », « ça vous dit qu’on mange un tajine à l’agneau» ça aurait marché aussi !

François : C’est purement instinctif

Jean : Perso, je pense qu’on est plus en recherche et on propose le fruit de nos réflexions plus que « putain ça faut absolument qu’on le dise au plus de gens possible »

Louis : Après je pense qu’il y a des messages quand même, le but de la mission ça reste de parler aux gens. On en parlera entre nous, on n’est pas au point là-dessus du tout (rires)

François : Je pense que ce soit avec la musique ou avec les mots y’a finalement des convictions de chacun que tout le monde ne partage pas forcement parce qu’elles sont diverses, et variées ! Après la batterie, par exemple, peut être considérée comme un message musical

Louis : C’est BAM dans ta gueule !

François : Si on part de ce postulat-là, c’est des messages avec beaucoup de conviction alors. Mais après dès que tu t’exprimes, que tu poses des choses sur des CDs, dans les livres ou dans des dessins forcement tu délivres un message. Sinon qu’est-ce que tu fais ? Tu laisses ta trace

Louis : C’est comme un pet foireux, cadeau !

François : Non mais ça reste des messages libres d’interprétations, c’est pas des consignes, c’est pas dogmatique. Ça reste des messages comme… Comme des bouteilles à la mer (rires)

 

Par cette démarche, vous pensez apporter quelque chose de nouveau à la scène musicale francophone ?

 

Charles : On pense pas spécialement à la scène et à faire quelque chose en rapport avec ce que font les autres. On se fait juste plaisir en faisant de la musique parce qu’on a la chance de pouvoir faire partie de cette scène. Voilà, on fait des concerts et on pense pas forcément à ce qu’on apporte.

François : Ce serait une erreur que de se focaliser là-dessus, faut retrouver les émotions qu’on avait au snack-frites de Carcans Plage. On a joué dans des conditions déplorables pas mal de fois et si on fait encore des concerts comme ça, ça nous dérange pas en fait.

Louis : Après pour revenir à la scène actuelle, (ndlr – bruissements animés par le mot « scène » livré à diverses interprétations), non parce que je pense à la question que Maywenn nous a posée tu vois, elle parlait de scène musicale et pas des scènes sur lesquelles ont à joué. Finalement c’est plus comment on interagit avec la scène musicale française, tu vois la preuve Benoit ici présent de Grand Blanc…

Benoit de Grand Blanc : Vincent ! Ça se voit qu’on est potes quoi (rires)

Louis : Non mais tu sais pourquoi ? Tu me fais penser à Benoit Tregouet parfois (ndlr – un des big boss d’Entreprise)

Vincent de Grand Blanc (du coup) : Mais je sais, on me l’a déjà dit en plus (rires)

Louis : Bref, musicalement en tout cas puisqu’on n’a pas un genre précis, ça reste du « rock nébuleux » (rires)

Non mais y’a un truc, ça reste une sorte de nébuleuse ! C’est un truc hyper flou mais ça change rien au fait qu’on se sente proches de certaines personnes musicalement.

 

J’ai vu pas mal de fois qu’on vous rapprochait justement à… Bashung. Oui. Les Blind, « héritiers de Bashung », vous acceptez cette étiquette ? Vous pensez quoi de ce besoin presque maladif d’étiqueter les groupes/artistes ?

 

François : Alors héritiers, on n’a pas touché une thune ! (rires)

Après oui, quelque part on est des héritiers dans le sens où ça fait partie de notre patrimoine.  Par contre c’est vachement différent parce que la base même de notre projet est différente. On est un groupe, on a commencé dans des garages alors que Bashung c’est pas pareil. Déjà il s’appelle Alain Bashung, c’est pas un groupe. On serait plus dans une filiation avec les autres groupes français qu’il y a pu avoir et y’en n’a pas eu énormément.

Jean : Si tu veux, évidement qu’on a été touché par sa musique mais c’est vrai que c’est une étiquette qui revient trop souvent. T’as l’impression qu’ils ont 2 mots de vocabulaire les mecs…

Louis : Ça vient surement un peu de « Reykjavik 402 » qui était l’un des premiers morceaux qu’on a sorti et c’est peut-être le morceau où c’est le plus vrai sur la période « Play Blessures » (ndlr – 4e album studio de Bashung, 1982). En vrai c’est vachement plus Thiéfaine. Après « Reykjavik 402 » c’est un de nos morceaux que les gens connaissent et du coup ils ont vu une référence, ils l’ont prise mais quand ils vont entendre l’album, je pense que plus personne pourra dire ça. Voilà les gens ont besoin de coller des étiquettes, on n’y peut rien. Franchement quand on te dit « t’es hériter de Bashung », tu vas pas dire « nooon, quoooii ??! », t’es pas héritier de Marc Lavoine quoi, putain c’est quand même une référence d’un mec qui a fait un truc de ouf !

Jean : Y’a quand même cette impression que les mecs ont besoin d’assimiler des trucs nouveaux à des trucs anciens, bon ça c’est à peu près logique, et y’a aussi le sentiment que quand un mec comme Bashung mourrait fallait absolument retrouver des héritiers alors que ça n’a pas de sens. Faut passer à d’autres horizons, est-ce qu’ils auraient dit ça s’il était pas mort ?

Louis : T’as Joy Division, Bashung. T’as le droit à l’un ou l’autre ou les deux ! T’as toujours 2 références dès que tu fais un truc un peu « synthétique »

François : Après moi j’ai appris à chanter en écoutant Bashung, clairement ça a été formateur. De toute façon en France, des grands piliers y’en n’a pas beaucoup. T’apprends en écoutant ce qu’il se passe autour de toi et c’est en les déformant que ton truc devient original !

Blind Digital citizen

Et par rapport au processus de création, ça se passe comment avec le label ? Son statut d’indépendant vous offre une marge de liberté artistique conséquente ?

 

Louis : Aujourd’hui je suis sûr que chez des majors y’a des rapports vachement plus sains entre les groupes et les directeurs artistiques que chez des labels hyper indés machin. Regarde les exemples aujourd’hui comme Fauve où y’a pas de label derrière et ça marche. Y’a pas de règles

Jean : Après un label indépendant peut être plus formaté dans sa tête, je dis pas que c’est notre cas attention ! L’indépendance c’est pas gage d’underground

Louis : T’as quand même une obligation de rendements dans une major qui est différente

Jean : Presque plus dans un label indépendant !

Louis : T’es ouf mec ! (rires)

François : messieurs vous ne répondez pas à la question précisément

Louis : Ça s’appelle une disgression, comme à chaque question en fait !

François : Par rapport à la liberté artistique, cet album là et ce qu’on a fait avant, on l’aurait pas fait de la même façon si on n’avait pas été chez Entreprise. Ils ont des moyens qu’on n’avait pas et ça a forcément influencé l’œuvre finale. C’est à considérer en effet. Après, une plus grande liberté artistique, j’en sais rien

Louis : Une plus grande liberté de faire des morceaux plus long c’est vrai après on a voulu faire un disque donc ça implique des contraintes

Jean : Si t’y réfléchis bien, la liberté artistique totale quand tu veux faire un vinyle, elle saute. Tu peux pas faire un morceau de 47min

 

Après, vous faites pas non plus des morceaux qui durent des plombes, vous seriez donc formatés en fait ?

 

Louis : Forcément la direction artistique d’Entreprise allait plus dans une volonté de cadrage des morceaux qui en avaient besoin. Du coup, ça nous a appris à le faire, parfois on n’aurait peut-être pas dû le faire mais de toute façon dans le futur ça se reproduira et y’aura toujours quelqu’un pour nous dire que ça ou ça ne va pas.

François : Y’a des discussions donc ça ouvre soit à des doutes soit à des solutions. C’est pas comme si t’étais tout seul dans le désert

Jean : Y’a quand même une nécessité de rendements par rapport aux personnes qui produisent ton travail aussi, donc leur vision des choses n’est pas négligeable.

 

Vous pensez à vous tourner vers une major si l’occasion se présente ?

 

Jean : Vers un Major de l’armée américaine peut-être

Louis : C’est pas du tout une question qu’on se pose. Si on avait dû se retrouver chez Universal on y serait déjà tu vois. Je pense qu’on n’y sera jamais et c’est le propre de ce projet. Après on est en licence chez Sony donc c’est quand même eux qui distribuent nos produits mais c’est absolument pas la même chose que d’être signé en label !

 

Changement de sujet : si vous deviez me citer des groupes qui vous ont tapé dans l’œil dernièrement ?

 

François : Grand Blanc ? (rires)

Florent : Bataille Solaire ! Truc super fou d’un ami de Montréal, très sympa, c’est un peu psyché

François : Y’a Bagarre ! Mais aussi tout le label Indian Redhead Records avec aussi Avventur

 

Vous avez un disque de « chevet » ? LE disque sur lequel vous avez quand même un petit fétiche

 

François : Moi c’est un morceau qui s’appelle « Come raggio di sol », c’est un air lyrique, j’écoute principalement ça en ce moment. Je suis bloqué

Louis : Depuis quelques années c’est « L’imprudence », désolé les gars d’encore citer Bashung mais je trouve que c’est l’un des plus grands disques de la musique française depuis très longtemps.

Jean : Moi c’est Death In June, je reste bloqué aussi un peu

Florent : Je sais pas j’ai pas de disque de chevet, j’ai pas de chevet en fait

Charles : Julian Lynch, « Mare » !

 

Un album qui sort le 30 mars, on vous retrouve où après ?

 

François et Jean : Chez tous les bons disquaires ! (rires)

Louis : On fait une carte blanche à Petit Bain le 23 avril, y’aura des cadeaux

François : On va attaquer une tournée en Corée du Sud, on part au Japon aussi

Jean : Los Angeles ! Manhattan !

François : C’est en train de se caler mais il semblerait qu’il y ait Broadway de prévu pour noël (rires)

Blind Digital Citizen

Ce qui est certain c’est que les Blind ne sont pas avares de boutades et de paroles. De talent aussi, groupe à suivre. Absooolument !

Si vous avez envie d’assister à un moment de corrobori transcendantal c’est par ici pour les dates.

 

Maywenn Vernet

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