Blasted de Sarah Kane par la compagnie Rhinocéros: de l’émotion dans la Violence

Blasted - Rhinocéros

Blasted est une pièce du répertoire joué cette année par notre compagnie théâtrale sciences-piste Rhinocéros. C’est aussi la plus sombre. Alliant de la musique au texte, elle décrit une descente aux enfers, abordant des thèmes tels que la guerre, la torture, la souffrance morale et physique, l’Artichaut a voulu savoir ce qui a motivé les jeunes comédiens-musiciens-metteurs en scène à prendre en main un texte si dur. Rencontre avec Adrien Alix, metteur en scène, comédien, responsable de la direction musicale et contrebassiste – rien que ça, dans la salle de répétition du Théo Théâtre. Claire Demeulant, metteur en scène et clarinettiste de la pièce nous rejoint un peu plus tard. Ils nous apprennent que malgré la difficulté et l’aspect sombre, il existe une force émotionnelle qui porte le texte, et surtout un espoir et un optimisme qui apparaît.

BLASTED - RHINOCEROS

     Peux-tu nous en dire plus sur la pièce ?

  •      Adrien : C’est une pièce de Sarah Kane. C’est sa  première pièce, « Blasted » en anglais, « anéantis ». J’ai  choisi de garder le titre anglais  parce que la  traduction française perd un peu de son sens, on ne  sait  pas ce que « anéantis » désigne. En fait ça  concerne tout dans la pièce, à  la fois les  personnages et le monde en général je crois. La  traduction  française, « anéantis », ça désignerait plus  directement les trois  personnages. C’est aussi une  référence à Shakespeare, dont elle a pris  conscience  un peu plus tard. C’est « la lande dévastée » dans le Roi  Lear je crois. Blasted c’est aussi une pièce qui, à sa création, a fait  scandale parmi les critiques et le public.

 

Elle est sortie quand ?

C’était en 1995 je crois. Donc c’est assez récent. Après, elle a fait quatre autres pièces, à peu près une par an, et elle s’est suicidée en 2000. C’était une jeune dramaturge, et c’est vrai que dans ses pièces on retrouve une atmosphère sombre, mais je ne crois pas que ce soit nécessaire de rapporter l’œuvre à la biographie. Evidemment, il y a un malaise quelque part, mais je crois que ce n’est pas la peine d’essayer d’expliquer ça par la vie de l’auteur et réciproquement.

 

Quel a été le scandale ?

Le scandale s’est porté sur la violence qui ici, dans ce qu’on a fait, n’est pas mise en avant plus que ça. Mais il y a le viol de Yann par le soldat notamment, et un passage qu’on a enlevé où Yann mange un bébé qui vient d’être enterré, des choses comme ça. Il se fait aussi arracher les yeux, la mort est là sous des formes assez extrêmes. Sarah Kane l’avait elle-même mise en scène, sans atténuer mais sans non plus particulièrement valoriser la violence, mais elle est vraiment écrite.

BLASTED - RHINOCEROS

 

Qu’est-ce qui t’as attiré vers cette pièce, pourquoi ce choix ?

C’est une conjonction de circonstances je dirais. J’ai lu cette pièce dont on m’avait déjà parlé, mais je ne l’avais pas vue et je ne l’ai toujours pas vue d’ailleurs. Je ne veux pas la voir parce que soit on se fait influencer, soit on essaie de prendre complètement le parti inverse, ça n’a pas vraiment de sens. On a un texte et le tout c’est de savoir ce qu’on va en faire, sans forcément savoir ce que les autres en ont fait avant. En tout cas je l’ai lue, et ça m’a frappé. C’est entré en résonance avec d’autres préoccupations, notamment musicales, que je pouvais avoir à ce moment-là.

BLASTED - RHINOCEROS

Oui, c’est une pièce qui allie la musique et le jeu théâtral…

Oui, c’est la version que l’on en donne.

 

Donc ça n’était pas comme ça à l’origine ?

Non, à l’origine c’est simplement une pièce de théâtre.

 

Donc par cette pièce tu as vu le moyen d’allier les deux ?

Oui, pas vraiment le moyen, mais disons que dans la pièce souvent le dialogue abouti à un échec cuisant ou tourne à l’absurde. Et pour les personnages, c’est une violence physique qui finalement prend la place du dialogue. Mais la musique peut aussi exprimer ce qui n’est plus dicible, quand on en arrive à des situations si extrêmes. Donc je pensais que la musique avait sa place ici.

BLASTED - RHINOCEROS

   Pour atténuer cette violence ?

Je ne crois pas que ce soit le mot…

 

   Exprimer d’une autre façon ?

Oui, voilà, exprimer la même chose d’une autre  façon, et      suggérer peut-être aussi un  espoir ! Que ce ne soit pas  simplement un  échec de tout, mais qu’il y ait une porte de  sortie,  qu’on ne devine pas, qui est ailleurs,  immatérielle, quelque  chose d’autre.

 

 

Donc ce n’est pas complètement pessimiste ?

Non, je ne crois pas ! La toute fin d’ailleurs… On continue jusqu’au bout ce délitement général de tout, mais, à la toute fin il y a quand même une note d’espoir, qui est dans le texte. C’est aussi relié à quelque chose de très naturel. C’est très étrange, ce sont les didascalies du texte original, qui sont assez fantastiques. Elle dit, à la fin de chaque scène : « On entend le bruit d’une forte pluie de printemps », après « d’une forte pluie d’été », « d’une pluie d’automne », « d’une pluie d’hiver ». Alors je ne sais pas comment on peut réaliser le bruit d’une pluie de printemps, d’une pluie d’été, d’automne et d’hiver, mais l’idée c’est qu’il y a un cycle naturel. C’est-à-dire qu’on part du printemps, donc de la naissance de la nature, le début du cycle calendaire, on passe par l’été, l’automne, l’hiver, et à la toute fin, la dernière didascalie dit qu’on entend à nouveau la pluie de printemps. Il y a donc cette idée d’une renaissance naturelle qui rejoint d’ailleurs le calendrier chrétien, avec Pâques, la résurrection du Christ qui s’est greffée là, parce que c’est déjà présent dans les rites païens, le mois d’avril, mai, l’arrivée du printemps. Le personnage de Yann revêt en partie aussi cette figure christique qui est vraiment menée au plus profond de la misère humaine, et qui à la fin apporte un espoir. Ce n’est pas clair comme la bible, ce n’était pas le but, mais malgré tout, ce n’est pas simplement montrer l’horreur.

 

Les pluies des didascalies sont remplacées par la musique dans ta mise en scène ?

Oui, d’une certaine manière, il y a peut-être un peu de ça aussi ! Je crois surtout que ce sont des didascalies qui ne sont pas vraiment destinées à la mise en scène mais à la lecture, ou même qui sont une folie d’auteur, finalement très éclairantes.

 

Comment as-tu choisi la musique ?

Ce sont des arrangements ou des compositions, recompositions. Au niveau de l’effectif, on est seulement trois : contrebasse, clarinette, et percussions. On a une première musique, entre la scène un et deux qui est comme un prologue. Elle introduit divers éléments, dans diverses atmosphères, et la pièce commence dans une atmosphère beaucoup moins lourde, beaucoup moins pesante que ce qu’elle devient à la fin. Les choses se délitent petit à petit. Il y a donc ce premier morceau avec une musique assez variée, ensuite des musiques de procession, des fêtes de Pâques, du vendredi saint notamment.

 

Elles accompagnent l’ambiance de la scène ?

Au début, la musique est en alternance avec le texte. Elle a aussi une fonction narrative, dans la mesure où là où il y a de la musique ça correspond à des ellipses de temps dans la pièce. Entre la scène première et la scène deux, par exemple, il y a une nuit qui se déroule, et on les retrouve allongés sous le drap.

BLASTED - RHINOCEROS

Le délitement se fait sentir dans le texte, est-ce que dans la musique c’est la même chose, ou justement est-ce qu’elle apparaît en contraste par rapport à cette atmosphère ?

Oui, et ce n’est pas seulement de pire en pire, c’est aussi quelque chose qui sonne assez artificiel au début. C’est une relation complètement viciée entre deux personnes qui n’ont pas grand-chose à se dire, et petit à petit on arrive aussi au cœur des choses. En même temps que toutes ces horreurs évacuent l’artifice du début, on arrive au cœur des choses. La musique c’est un peu ça aussi. Au début, elle est assez variée, joyeuse par moment, à d’autres moments plus intime, et à la fin… bon il ne faut pas que je dévoile le fin mot de l’histoire (rires), mais à la fin on a une musique de Bach, avec une surprise particulière dans la manière dont c’est mis en œuvre, et à la fin surtout la musique arrive en même temps que la scène, que le théâtre, et donc les deux se retrouvent. Une nouvelle réalité se crée, quelque chose de plus complet, même si c’est à la fois dépouillé, c’est aussi plus essentiel que ce qu’on a début. Le début est quelque chose d’artificiel, comme un théâtre de l’absurde à la Beckett.

BLASTED - RHINOCEROS

A quel registre appartiennent les morceaux que tu as choisi ? Classique, contemporain, comment as-tu fais ton choix ?

Comme je le disais, on finit par Bach. Il y a un chemin. Au début on est sur quelque chose de très contemporain, puisque ça a été fait pour l’occasion, donc on ne peut plus contemporain…

 

Ca a été fait pour l’occasion ?

Oui, à partir de fragments d’autres œuvres.

 

C’est toi qui a composé ?

Oui, pour les circonstances présentes, avec les personnes qui sont là, et pour ce texte, cette pièce.

Après, on a des musiques traditionnelles, qui ne sont pas vraiment datées, mais on s’est inspirés d’enregistrements traditionnels. Puis il y a une pièce d’Elliott Carter, un compositeur américain qui est mort il y a un an ou deux, une pièce des années 1950, 1960 en l’occurrence.  Et on retourne jusqu’à Bach. Ce n’est pas pour dire que la musique ancienne est à la musique contemporaine ce que l’essentialisme de la fin de la pièce est au début, il n’y a pas de jugement dans les musiques, mais ce sont des musiques aussi qui ont toutes une fonction extra-musicale. C’est-à-dire que Bach, c’est une partie de la messe qui correspond plus ou moins à la narration qui se déroule à ce moment-là. Carter c’est aussi Saeta, c’est-à-dire une musique traditionnelle andalouse, qu’il a revu. Elle devient ici une musique savante, mais inspirée de cette musique andalouse et renvoie aux processions de la semaine sainte. Toutes ces musiques aussi ont quelque chose à dire au-delà du son.

 

Tu as adapté toi-même le texte ?

Je l’ai adapté avec ce séquençage des noirs entre les petites séquences [ la lumière s’éteint entre les séquences, ndlr ], pour souligner la manière dont le dialogue échoue régulièrement. C’est une langue très minimale, poétique dans la simplicité par moment, et c’est une langue facile donc j’ai pris le texte anglais et on l’a écrit en français en faisant en sorte que les choses sonnent naturelles dans la bouche des acteurs, des fois c’est ça tout simplement qui compte.

 

Il y a donc des comédiens, et des musiciens…

Oui, et recrutés pour ce projet, ils font donc partie de Rhinocéros. Deux acteurs, de Sciences Po ou ex-Sciences Po, et des musiciens avec qui je travaille par ailleurs sur de la musique pure, dont Claire qui joue de la clarinette mais qui a aussi participé à la scénographie, les lumières… C’est une collaboration vraiment sur le travail de mise en scène.

 

Tu travailles depuis quand avec Rhinocéros ?

C’est la première année, ils cherchaient un projet en plus des autres projets qu’ils ont par ailleurs et qu’ils préparent en même temps…

BLASTED - RHINOCEROS

Claire arrive

 

A Claire : Comment as-tu été touchée et intéressée par la pièce et le projet ?

Claire : C’est vrai que la première fois qu’on lit la pièce, c’est violent ! On se demande si on va assumer ça, on a forcément un temps de réflexion. Déjà avant d’imaginer si on peut se lancer ou pas dans l’aventure, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi violent on va dire ! Et puis, je l’ai relue plusieurs fois, j’ai réfléchi. Et assez rapidement, même si c’est violent c’est aussi très fort, c’est ça qui m’a vraiment convaincue. C’est tellement puissant, émotionnellement, et ça, ça m’a vraiment touchée. J’ai eu plein d’idées en la lisant, j’ai vu la tension dramatique.

Adrien : Ce n’est pas une violence gratuite

Claire : Non, non, pas du tout ! Je fonctionne assez à la visualisation et à l’instinct, et là j’ai vu que je me sentais bien. Malgré les difficultés de certains passages, je me sentais de taille à assumer ça, je me sentais capable. Donc je me suis lancée.

 

Clarinettiste, c’est l’aspect musical aussi qui t’a attiré ?

Non pas du tout, c’est vraiment le texte.

 

Vous avez décidé d’intégrer la musique par la suite ou c’était dans le projet de départ ?

C’était prévu qu’il y ait de la musique mais ce n’était pas encore bien défini, et pour moi c’est vraiment le texte, la lecture qui m’a décidée. C’est vraiment formidable comme pièce, même si c’est très dur. Je suis convaincue de la grande force émotionnelle et positive qui finalement s’en dégage.

 

Ya-t-il un message particulier ?

Adrien : Oui, il y a un message, mais ce n’est pas à nous de l’expliciter.

Claire : Il y a plusieurs messages, à plusieurs niveaux différents…

Adrien : Si on dit notre message, c’est par ce qu’on montre plus que par ce qu’on peut dire comme ça.

BLASTED - RHINOCEROS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quels sont les projets pour la pièce ?

Adrien : On a cinq représentations dans le cadre du festival des Bonimenteurs, du 7 au 11 mai, donc dans ce théâtre [ le Théo Théâtre, ndrl ], et on joue en alternance , avant ou après un autre projet de Rhinocéros, la pièce Quiproquos de Charles-Henri Ménival.

 

En alternance avec un autre registre donc…

Oui, complètement, un autre registre et une pièce très drôle, il faut de tout ! Après, il y a le Festiféros qui va se dérouler les dimanche 8 et lundi 9 juin, le lundi de Pentecôte, au théâtre de Belleville. Là ce sera pour mettre à l’honneur la compagnie et ses projets. C’est à la fois les quatre pièces : Hamlet Machine, Quiproquos, Pas de seconde chance pour les morts, qui est aussi une création comique d’un membre de la compagnie, [ Yriex Denis, ndlr ], et donc Blasted. Les activités qui ne sont pas des créations de long terme de la compagnie seront aussi représentées, l’atelier d’improvisation, donc quelque chose d’assez convivial sur deux jours à Belleville. Et enfin au festival Off d’Avignon, avec deux des pièces de la compagnie qui seront jouées, la première quinzaine ce sera Hamlet Machine par Jean-Gabriel Vidal-Vandroy et sa troupe, et Blasted la deuxième quinzaine dans un petit théâtre du festival Off d’Avignon. « Au bout là-bas ».

 

 

Blasted, d’après Sarah Kane

Spectacle musical par Adrien Alix et Claire Demeulant

Avec Pauline Deschryver, Gaspard Baumhauer et Laurent Sauron

 

Du 7 au 11 mai au Theo Théâtre et le 8 et 9 juin au théâtre de Belleville.

 

www.rhinocerosasso.com

 

 

Photos et propos recueillis par Cécile Lienhard

Leave a Reply