Aux frontières de la vie, chez les Géants de la Montagne

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Voyage au confluent du songe et du réel, Les Géants de la Montagne sont portés sur les planches du Théâtre de la Colline par Stéphane Braunschweig. Irradiante de finesse, sa mise-en-scène confère une lueur nouvelle à la chatoyante poésie de l’œuvre ultime de Pirandello. Cette pièce fut pourtant un peu oubliée, sans doute parce que la mort de l’auteur en interrompit l’écriture.

Photo © Elisabeth Carecchio

Apparaît bientôt sur scène une petite troupe de doux-dingues aux fripes insolites. Vient d’abord ce jeune homme vêtu d’une robe de princesse, ensuite rejoint par une blonde au costume fabuleux, amas de boules de laine multicolores, puis ce petit homme aux clochettes sonores, barbu scintillant et fascinant. Vivants à l’abri du monde, reclus dans les hauteurs, ces marginaux fantastiques sont les Poissards. Poissards, parce qu’ils ont manqué de chance. Ils habitent la Villa, à l’intérieur de laquelle les rêves des assoupis se mêlent aux vies de ceux qui veillent. Un jour, arrive parmi les Poissards la troupe de comédiens de la Comtesse Isle, venus interpréter leur spectacle sempiternel : La Fable de l’Enfant Echangé. Cette pièce est l’œuvre qu’un ancien amant de la Comtesse écrivait pour elle mais qui, désespéré par ses refus répétés, finit par mourir d’amour. Alors, présenter la Fable sur les planches du monde entier est devenu pour Isle une mission sacrée. Embarquant avec elle une troupe d’abord innombrable d’acteurs et figurants, elle a arpenté les théâtres, mais s’est heurtée à un public de plus en plus hostile et méprisant. Ses comédiens l’ont tous quittée, à l’exception de quelques fidèles. Les Géants de la Montagne narre la rencontre de cette œuvre rejetée du réel, et ne pouvant plus vivre puisque privée de public, avec la Villa des Poissards, lieu de l’iréel par excellence, où « rien n’est vrai mais tout peut le devenir. » Apparaît alors la tentation de basculer, de quitter ce monde hostile à tout jamais pour s’enfermer dans l’imaginaire.

Photo © Elisabeth Carecchio

« Nous sommes ici aux lisières de la vie, Comtesse. Il s’y produit ce qui normalement se produit en rêve… Avec moi cela se produit aussi en état de veille. Les rêves, la musique, la prière, l’amour, tout l’infini qui se trouve dans le cœur des hommes vous le trouverez dans l’intérieur et autour de cette villa. »

Brusquement, des pantins de marins et de fille de joie s’animent, pour une danse endiablée sur les accords inquiétants d’une orgue invisible. Leurs immenses projections bleues brisent l’obscurité et hypnotisent nos regards. Nous aussi, avec les comédiens d’Isle, nous perdons pied, nous laissant entraîner par ces éclatants artifices. Les transfigurations des comédiens d’Isle dans la villa, alors baignée d’une insondable lumière rouge, sont particulièrement saisissantes. Ils portent des masque et gants blancs, mais leurs corps disparaissent dans l’opacité pourpre, ne laissant plus visibles que leurs visages et leurs mains, qui semblent donc flotter dans le vide. Braunschweig déploie des trésors de mise-en-scène pour figurer les errements des comédiens d’Isle à l’orée du réel, et habillant ainsi le texte pirandellien d’un ingénieux éclat. La poésie douce-amère de l’écrivain italien est aussi servie par la force du jeu de la plupart d’acteur. Claude Duparfait, coiffé d’un fez puisqu’il vient de devenir turc, livre un Cotrone à la gestuelle céleste, envoûtant et lunaire, brillant de mystère. Isle est campée par une Dominique Reymond flamboyante, irradiant la pièce par la puissance de son jeu, par les accents tragiques de sa voix grave et sourde.

Dominique Reymond

Photo © Elisabeth Carecchio

Le porte-parole des Poissards, Crotone, offre à Isle de rester, à tout jamais, au cœur des forêts, de faire vivre ainsi éternellement la Fable de l’Enfant échangé. A cette proposition séduisante, Isle oppose sa certitude qu’une œuvre ne peut vivre autrement que devant un public et que son absence la prive de raison d’exister. Ainsi, Cotrone incarne la tentation de l’artiste incompris de se replier sur lui-même et d’abandonner la conquête du cœur du peuple ; de ne plus se produire que devant une élite sachant le comprendre, plutôt que de gâcher son talent à tenter de séduire une masse ignorante. Pourtant, que reste-t-il de l’art s’il renonce à sa place au milieu des hommes ? Ce dilemme renvoie aux relations ambiguës qu’entretenait Pirandello avec le pouvoir fasciste. D’abord proche de Mussolini, il s’est ensuite éloigné des cercles de pouvoir et du grand public, révolté par la baisse drastique des subventions accordées aux théâtres italiens, les bénéfices ainsi réalisés allant aux dépenses militaires ou à la politique de grands travaux. Qui sont d’ailleurs ces « géants », si ce n’est les politiciens sacrifiant la culture au profit d’une course effrénée à la croissance? Les Géants de la Montagne interroge les modalités de la lutte. Reclus dans les sommets, Crotone et les siens sont des lueurs isolées, qui se sont volontairement ôtées de la vue des Hommes. Isle, quant à elle, prône la descente parmi les vivants, afin d’essayer de les toucher par son art. D’essayer en vain, certes, mais d’essayer quand même – et n’est-elle pas là, la réelle résistance ? Elle réside dans le choix de la confrontation et non dans l’enfermement dans l’imaginaire, qui, à force d’être aux lisières de la vie, n’est plus finalement si différent de la mort.

Marianne Martin

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