Au-delà des montagnes – Jia Zhang-Ke

Dans une Chine qui s’ouvre à l’Occident, Tao, jeune étudiante partage son temps avec deux garçons : Zang, prétentieux, possessif, dont l’avenir en tant que prometteur est assuré, et Lianzi, confident discret mais toujours présent, ouvrier dans une mine à charbon.

Ce triangle amoureux explose littéralement quand Tao épouse finalement Zang. Nous ne le saurons que plus tard, mais l’avenir des trois personnages est scellé, de même que celui de l’enfant qui naît de cette union, Dollar.

L’optimisme et la foi dans l’avenir qu’illustre avec brio la scène d’ouverture avec la mélodie « Go West », seule véritable bande son du film, fait face, au fil des années, les traits des personnages s’étant tirés, leur énergie s’étant tarie, aux difficultés économiques, mais surtout, aux conséquences de leurs choix de vie. La jeune fille à la vitalité et au sourire ravageur a fait place à une dame, assagie, fatiguée. Et triste.

En effet, les trois parties qui composent le film reflètent chacune le renoncement progressif de nos trois étudiants et jeunes parents de 1999 à leur espoirs initiaux.

Au-delà des montagnes ne serait-il qu’une histoire de dépérissement ? Evidemment pas.

Jia Zhang Ke - Au dela des Montagnes

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La filiation est l’une des thématiques essentielles du film. En effet, le scénario est construit sur cet aller-retour émotionnel entre Dollar et ses parents.

Tout d’abord, mouvement de la mère divorcée vers son fils qu’elle ne voit pratiquement jamais, puisque celui-ci étudie et vit aux côtés de son père à Shanghai. Cependant, déjà, lors de retrouvailles, Dollar est un étranger. Il ne reconnaît pas les codes de sa propre culture, dit « mommy » au lieu de « ma », ne mange pas de raviolis mais des frites. Dollar est un Occidental alors que sa mère est Chinoise.

Cette séquence de retrouvailles forcées est l’une des plus belles du film. Les nombreux plans serrés nous permettent de déceler les hésitations, les gestes de tendresse retenus de la mère dont l’amour ne demande qu’à s’exprimer, la froideur et l’incompréhension du garçon de dix ans qui n’a pas vu Tao depuis longtemps. Leur seul lien : les clés de la maison qu’elle lui confie et une chanson qu’ils écoutent ensemble.

La dernière partie du film, à mon avis la plus réussie, en 2025, s’attache au mouvement inverse : celui du fils vers ses parents. Désormais étudiant en Australie, Dollar parle exclusivement anglais ce qui l’éloigne définitivement de son père. Quant à sa mère, il affirme qu’elle est morte.

A la magnificence des paysages et du blanc majestueux qui remplace le rouge omniprésent, s’opposent l’effritement des relations sociales et la solitude de ce jeune homme sans repère parental, culturel, contraint d’apprendre à nouveau sa propre langue maternelle. L’Australie apparaît presque comme cette île exquise, mais déserte, des exilés sans patrie ni famille.

Face au bleu glacial du ciel australien, Dollar va tisser avec sa professeure de chinois un lien d’abord amicale qui évoluera vers une relation qui semble amoureuse. Mais la précaution que j’emploie à qualifier leur lien tient à l’image omniprésente de la mère absente qu’il s’emploie avec acharnement à retrouver. Qui cherche-t-il à saisir en embrassant cette femme mûre ?

Au Dela Des Montagnes

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Cette vitalité caractérisant la première partie du film apparaît à nouveau chez Dollar, alors que les passions d’hier sont anesthésiées, la jeunesse à vif qu’il représente revient avec une même énergie, une même hargne et soif de savoir.

En ce sens, Au-delà des montagnes est un film exposant la confrontation cruelle entre des choix de vie et les conséquences de ces mêmes choix, forcément donc le regret. Dans un contexte d’ouverture économique, on sent poindre une critique de l’Occidentalisation de la Chine et du déracinement qui en découle.

Enfin, le film porte une ambition inhabituelle puisqu’il aborde avec subtilité des thématiques aussi diverses que d’actualité. Surtout, Jia Zhang-Ke semble laisser ses acteurs s’exprimer de manière tout à fait autonome, ceux-ci évoluent dans un cadre cinématographique que le réalisateur a rendu très propre, sans empiéter, par une présence trop marquée, sur leur puissance de jeu. Jia Zhang-Ke est bien là, il filme ses acteurs, mais avec distance, respect et, il me semble, admiration.

Léna Pican

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