Attaquer le Soleil. Hommage à Sade au Musée d’Orsay

Paul Cézanne (1839-1906)
La Tentation de Saint Antoine, 1877
Huile sur toile, 47 x 56 cm
Paris, musée d’Orsay, RF 1982 46
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

À l’occasion du bicentenaire de la mort de Donatien Alphonse François de Sade (le Marquis de Sade quoi), le Musée d’Orsay propose du 14 Octobre 2014 au 25 Janvier 2015 une exposition au titre aussi intrigant que le Marquis lui-même : Attaquer le Soleil. Hommage à Sade. Une belle exposition qui, dans la même lignée que l’exposition Van Gogh-Artaud, installe une jolie passerelle entre littérature et peinture. Avec Annie Le Brun, commissaire de l’exposition, écrivaine et spécialiste de Sade, on voyage avec plaisir dans les influences qu’a laissées le Marquis de Sade dans la peinture, mais aussi plus tard dans la photographie et le cinéma. La thèse d’Annie Le Brun est simple : Sade, en disant l’irreprésentable, a permis aux peintres du XIXème siècle de donner à voir ce qu’on ne savait ou pouvait pas encore dire (mais lui il savait le dire, faut suivre toi au fond).

Les plus :

  • Une belle organisation thématique de l’exposition, avec une jolie problématisation.
  • Les citations de Sade mais aussi d’autres auteurs (Nietzsche, Lautréamont) influencés par le « divin » marquis : littérature, peinture, cinéma et photographie sont mêlés de manière pertinente.
  • Une salle particulièrement réussie, belle par l’originalité du choix des œuvres (de superbes dessins d’anatomie)
  • Une exposition qui réhabilite Sade et brise le stéréotype que l’on a du Sade sexuel : tout compte fait, il n’y a pas tant de représentations de pénis que ça, et on découvre d’autres thèmes développés dans l’œuvre de Sade.

Les moins :

  • Une introduction à l’exposition par le cinéma « ratée » : trop d’écrans, ou alors un format trop long des extraits. On aurait aussi aimé cette salle en fin d’exposition.
  • Une dernière salle sur le Sade emprisonné à la Bastille moins convaincante et qui donne un effet un peu « bâclé »

Note : 4 artichauts sur 5

Franz Von Stuck (1863-1928) La Chasse sauvage, 1899 Huile sur toile, 95 x 67 cm Paris, musée d’Orsay, RF 1980 7 © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Franz Von Stuck (1863-1928)
La Chasse sauvage, 1899
Huile sur toile, 95 x 67 cm
Paris, musée d’Orsay, RF 1980 7
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Les passions et le corps qui les contient sont l’obsession de Sade. Et quoi de plus représenté que le corps en peinture ? L’exposition développe une problématique simple : Sade, par ses écrits subversifs, a évidemment contribué à faire entrer la littérature française dans la modernité[1]. Mais son influence ne s’est pas cantonnée à la littérature : les écrits de Sade ont poussé les peintres à « représenter l’irreprésentable ». Le corps n’a alors jamais été aussi malmené et interrogé en peinture.

Parfaitement immorale, la philosophie libertine de Sade conteste tous les fondements de la société de son temps : loi, religion, monarchie, pruderie, bienséance, tout y passe. Tout le système de représentations, de croyances, de codes sociaux et culturels qui forme la société française d’alors est remis en question. Le corps humain se disloque comme la société. Sans réelle preuve que tous les peintres du XIXème siècle aient lu Sade[2], force est de constater que la représentation du corps change radicalement. La violence des mythes antiques se déchaine. La souffrance des martyrs religieux est revisitée. C’est une des grandes réussites de l’exposition : montrer que Sade n’a pas inventé le « sadisme ». Des œuvres antérieurs à Sade viennent appuyer brillamment cette thèse.

Eugène Thirion (1839-1910) Jeune homme nu, debout, soutenu par les bras Estompe, fusain, 58 x 29 cm Paris, musée d’Orsay, RF 36054, recto © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Adrien Didierjean

Eugène Thirion (1839-1910)
Jeune homme nu, debout, soutenu par les bras
Estompe, fusain, 58 x 29 cm
Paris, musée d’Orsay, RF 36054, recto
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Adrien Didierjean

Si le marquis de Sade est immoral, il n’en reste pas moins un moraliste, d’une morale toute… libertine. Ce que Sade a fait, c’est interroger son sadisme et sa violence sexuelle (en fait, son désir). Il s’agit bien pour Sade de faire entrer la philosophie dans le boudoir, et pas l’inverse. Le sexe (qui n’est qu’une histoire de violence, d’agressivité et de domination chez Sade) se met à philosopher, et c’est cruel. L’exposition détruit avec brio le stéréotype du Sade « obsédé », « sadique », pour y dévoiler un Sade réellement philosophe. Pas étonnant de la part de la directrice de l’exposition, qui milite pour une réhabilitation de l’image du « divin marquis » depuis de nombreuses années[3]. La philosophie de Sade est une philosophie de la destruction et de la violence. Profondément athée, il considère que rien ne sépare l’homme de l’animal. « Dieu est mort », selon lui, et aucune vertu ne saurait sauver l’homme de son trépas. Il s’agit alors d’être heureux, en laissant libre cours à ses passions qui associent violence et barbarie à désir et sexualité. Sade écrit : « Chaque meurtre raffine bientôt sur le meurtre ; ce n’est pas assez de tuer, il faut tuer d’une manière horrible, et presque toujours, sans qu’on s’en doute, le sentiment de lubricité dirige ces matières. »

Charles-François Jeandel (1859-1942) Deux femmes nues attachées, allongées sur le côté, entre 1890 et 1900 Cyanotype, 17 x 12 cm Paris, musée d’Orsay, PHO 1987 18 100 © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Charles-François Jeandel (1859-1942)
Deux femmes nues attachées, allongées sur le côté, entre 1890 et 1900 Cyanotype, 17 x 12 cm
Paris, musée d’Orsay, PHO 1987 18 100
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Le plus surprenant de cette exposition reste le regard des spectateurs. Pendant les trois bonnes heures que j’ai passées dans l’exposition (rassurez-vous, on met moins longtemps, j’ai traîné), j’ai eu le temps d’observer les gens. Quelques rires et sourires devant des pénis ou des vagins contorsionnés, c’est tout ce que j’ai pu relever à propos des réactions. (Enfin, si, j’ai été amusé par une employée du musée qui courait après deux gamins de six ans qui entraient sans complexe dans la salle la plus perturbante du musée). Mais sinon, peu ou pas de regards choqués ou de manifestations de dégoût. Il est drôle de se dire (et c’est la thèse de l’exposition) que c’est Sade lui-même qui a fortement contribué à ouvrir notre morale et qui nous permet de ne pas crier au scandale ou à une « infâme œuvre » devant un poème de Baudelaire ou un tableau de Félicien Rops.

Sade apporte une énorme contribution à l’Art en réinventant par ses écrits un domaine jusqu’alors enchaîné dans des carcans de bienséance. Il n’est toutefois pas un inventeur. Ce qu’on a nommé sadisme existait bien avant que Sade ne naisse. La cruauté des mythes antiques et des représentations des martyrs en sont de beaux exemples. Les passions, les pulsions, les corps mutilés, les corps torturés et les cadavres ont toujours existé et existeront toujours. Ce qui change avec le divin Marquis (et les surréalistes l’ont bien compris), c’est que le cadavre devient exquis.

Vassili Sztil, du Pôle Culture de SPIV.

La page du Pôle Culture : https://www.facebook.com/culturespiv

[1] Baudelaire et Apollinaire s’en réclament volontiers.

[2] Delacroix et Goya ont assurément lu Sade. De nombreux écrits de Sade circulaient « sous le manteau » dans les milieux intellectuels et artistiques.

[3] Avec succès, puisque les œuvres de Sade figurent désormais sur la liste de la très sérieuse et classique Bibliothèque de la Pléiade.

Leave a Reply