Artaud et le théâtre de la cruauté

artaud

 « Ce qui est vraiment le théâtre, c’est de faire trisser le son jusqu’à ce que la fibre de la vie grince. »

Le texte d’Artaud-Passion est né de la rencontre du galeriste et écrivain Patrice Trigano et de Florence Loebe, fille du galeriste Pierre Loebe alors âgée de 16 ans. La jeune fille est éprise de l’artiste, et lui semble sensible à sa fraicheur, à sa juvénile lucidité. Artaud arrive, lui, au crépuscule de sa vie. Il semble épuisé par les électrochocs qui ébranlent son corps, semblent brouiller son esprit. Les musiciens présents sur scène en suggèrent le bruit sourd, qui martèle chacune de ses phrases. Pourtant, le discours de l’écrivain conserve toute sa puissance, toute sa lumineuse lucidité. Jean-Luc Debattice campe un Artaud impressionnant ; un jeu d’acteur tel qu’on en voit peu. Il semble possédé par la rage et l’esprit tempétueux d’Artaud, qui nous présente les principes de son théâtre de la cruauté.

« Toute création est un acte de guerre contre la faim, contre la maladie, contre la vie, contre la mort, contre le destin, c’est pourquoi il n’y a pas de meilleure révolution que le théâtre. Le théâtre double la vie. La vie double le vrai théâtre… ».

florence-loeb-768x989

Florence Loeb, dessinée par Antonin Artaud

Artaud-Passion est une expérience théâtrale intense, fantasmagorique. La scène est sombre. Une hélice de lumière tourne sur elle-même, tandis que les musiciens égrènent une musique grinçante, parfois violente. Le texte de Florence Loebe, écrit par Trigano, est à vif. Il nous permet de découvrir, par morceau, la personnalité indomptable d’Artaud. Agnès Bourgeois dessine une Florence à la fois frêle et puissante. Fascinée par l’écrivain, elle s’abreuve de lui. Elle s’adresse à lui à la seconde personne, le tutoie pour retranscrire ses expériences, sa découverte du pays des Indiens de Tarahumaros, sa conférence au Vieux-Colombier. Devant un public composé des plus grands de la scène artistique de son temps – de Gide à Picasso, en passant par Breton – Artaud avait osé l’impensable.

Finalement, la mise-en-scène d’Agnès Bourgeois se rapproche de l’acte théâtral tel que le concevait Artaud, un théâtre sans spectacle, et une expérience sensible particulièrement intense. : « Le spectateur qui vient chez nous saura qu’il vient s’offrir à une opération véritable où non seulement son esprit, mais ses sens et sa chair sont en jeu. […] Il doit être bien persuadé que nous sommes capables de le faire crier. »

Derrière le terme de théâtre de la « cruauté », Artaud entend : « souffrance d’exister ». L’acteur doit brûler les planches comme un supplicié sur son bûcher. C’est véritablement ce que fait Jean-Luc Debattice, incroyable d’authenticité, de puissance de jeu. Il donne vie à l’Artaud qui écrivait : « J’ai choisi le domaine de la douleur comme d’autres celui du rayonnement et de l’entassement de la matière… ». Un spectacle à voir, particulièrement intéressant, malgré une dimension expérimentale, une sorte de rejet du spectacle et du divertissement qui doit sans doute à la fidélité d’Agnès Bourgeois aux principes du théâtre de la cruauté.

Marianne Martin

Leave a Reply