Anomalie des zones profondes du cerveau : la migraine faite livre

© Grasset

Pour la rentrée littéraire 2015, la célèbre maison d’édition Grasset accueille dans ses rangs une nouvelle plume : Laure Limongi, éditrice, performeuse, professeur de création littéraire mais aussi auteur d’essais et de romans. Dans son dernier roman, Laure Limongi explore pour nous sa maladie, l’algie vasculaire de la face, cette migraine si puissante qu’on la surnomme la « céphalée suicidaire ». Présent sur la première liste du prix Médicis, le roman se révèle finalement être un simple journal de bord d’une migraine, prétexte pour parler de tout et surtout de rien, pour finalement transmettre au lecteur la maladie de son auteur : la migraine.

Les plus :

  • Le style éthéré du livre, donnant un rythme au livre très original.
  • L’originalité du sujet, car il est risqué de chercher à aborder la migraine dans un livre sans faire peur au lecteur.

Les moins :

  • L’impossibilité de classifier le livre. Ni roman, ni essai, le livre semble être juste un moyen pour l’auteur d’expier sa maladie.
  • La caricature que sont certaines pages dans leur envie de montrer l’appartenance à la sphère intellectuelle parisiano-parisianiste.
  • Un traitement du sujet bien trop personnel : sans personnage et sans moyen d’identification, l’auteur nous perd très vite.
  • Enfin, l’absence d’intrigue/de cheminement/d’avancée. Le livre aurait pu se terminer 100 pages plus tôt ou 100 pages plus tard, il n’existe pas de finalité du livre.

Note : 2 sur 5 artichauts

« Ça commence comme un orage. Ou des milliers de vers traversant le cerveau ». Dès la première ligne, le sujet est posé : le livre que nous avons entre nos mains traite du mal de crâne, de la migraine : mais pas n’importe laquelle, l’algie vasculaire de la face, AVF pour les intimes. Face à ce mal qui la ronge, une personne va écrire pour nous révéler ses réflexions, ses doutes, ses moments sombres ou gais avec la douleur. En effet, l’AVF est considérée comme la pire douleur qui peut atteindre un être humain sur l’ « Echelle Visuelle Analogique » ou EVA.

Cette promesse faite par l’auteur, de nous parler de sa maladie, débute bien : description, références, on sent que tout est fait pour comprendre la douleur vécue avec une légère touche d’humour qui libère le sujet des contraintes médicales et psychologiques : « Jules César serait le plus ancien migraineux connu. La migraine n’empêche donc pas de conquérir la Gaule ». Le style est frais, et c’est bien ce qui fait – au début – le charme du livre.

© France Info

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Malheureusement, le sujet s’essouffle de lui même assez rapidement. Sans une histoire, sans une intrigue, il devient très difficile pour le lecteur de s’y retrouver. Deux narrateurs, sans que l’on comprenne le lien entre eux, se relaient pour parler d’un voyage en Suisse, ou des avancées thérapeutiques illégales pour atténuer la maladie. Le plaidoyer contre la migraine devient sur les cent dernières pages une ode aux champignons, sans que le texte ne réussisse à atteindre une émotion ou la beauté souhaitée.

Pire encore, certains chapitres semblent être là pour simplement rallonger le livre. lors de passages qui semblent totalement déconnectés du reste du livre. Par exemple, un chapitre est consacré à l’énumération des différents livres d’une bibliothèque, comme si l’auteur devait prouver sa culture.. Plus loin, une note de bas de page indique une liste d’invités : artistes récents, lauréats du prix Goncourt ou libraire fameux… L’excès provoqué donne au texte un hermétisme, qui peut presque dégouter tant on ne sent pas « initié » à ce monde intellectuel et à ces références de l’élite littéraire parisienne. Enfin, certains chapitres ne sont constitués que d’une citation de Barthes, Kafka, Artaud. On tombe ainsi dans le cliché d’un auteur qui souhaite à chaque fois mettre en avant son érudition, face à un lecteur désemparé devant tant de noms propres.

Car finalement, c’est bien l’impossibilité de classer ce livre qui provoque le doute – et la migraine – dans la tête du lecteur. Ecrit scientifique ? Recherche historique sur la migraine ? Pamphlet contre la médecine « légale » ? Ou journal de bord d’une malade ? Tout ceci dessert le roman, qui semble finalement écrit dans l’urgence au gré des réflexions malgré un style – celui d’une spécialiste de lettre – agréable et intelligent.

Nicolas THERVET

Anomalie des zones profondes du cerveau, de Laure Limongi, paru le 26/08/2015, 208 page, 17 €

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