Angelus Novus ou la malheureuse complainte des AntiFausts

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Un nouveau spectacle de Sylvain Creuzevault et de son collectif D’ores et déjà est toujours un événement pour le public parisien. Après des créations comme Nos Terreurs ou Le Capital et son Singe qui ont su recueillir un certain succès d’estime, le metteur en scène s’impose comme l’une des figures majeures de la nouvelle génération du théâtre français. Chaque œuvre est le fruit d’un long processus de recherche avec l’ensemble de la troupe. Chacun s’approprie son personnage, rentre dans sa peau, tout en réalisant une étonnante distanciation par le processus même de chaque spectacle, en partie fondé sur l’improvisation.

Ici donc, le pari est ambitieux. Comme l’indique le sous-titre, le collectif s’est attaqué au Faust de Goethe, œuvre réputée extrêmement difficile d’accès, et dotée d’une deuxième partie à la limite entre l’abstraction et l’obscurité complète. Une œuvre foisonnant de références multiples, sur laquelle de nombreux metteurs en scène se sont cassés les dents. On rappellera le Faust très mitigé de Bob Wilson avec le Berliner Ensemble passé au Châtelet en début de saison ; ici, l’enjeu n’est pas le même. Creuzevault ne cherche pas à faire du beau, il cherche à provoquer une réflexion. On suit donc trois chercheurs, trois « Faust », deux chercheurs, l’une prix Nobel au bord du burn-out, l’autre, chercheur brillant mais raté, qui n’arrive jamais au résultat qu’il attend ; enfin le troisième, un chef d’orchestre nourrissant l’envie d’une carrière politique. Ces trois individus, engagés dans une espèce de trouple au lien fort mais étrange, vont entrer en crise et se laisser guider par leur démon respectif, pour essayer de revenir à la source de ce qu’ils sont vraiment. Entre une haine de soi, de l’autre, une incompréhension des buts réels de leur existence, tout se mêle pour ne former qu’une espèce d’aporie existentielle.

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Le propos est pour le moins foisonnant dans cet Angelus Novus, on passe d’une scène à l’autre sans vraiment comprendre, d’un thème à l’autre, d’image en image. Certaines se veulent mystiques, d’autres tout à fait réalistes, découpées par un jeu de panneaux ingénieux et qui laisse se découvrir une scénographie aux espaces multiples, insoupçonnés, une espèce de théâtre pauvre un peu foutraque, un peu branlant dans lequel se juxtaposent les espaces. Seulement, le spectacle est à l’image de sa scénographie : foutraque. Autant l’aspect plastique séduit, autant on peine à vraiment comprendre quoi que ce soit de cette fresque où une nouvelle direction semble émerger toutes les dix minutes. Compliqué, oui, d’expliquer vraiment ce à quoi nous fait réfléchir cet Angelus Novus, puisque l’on en ressort avec l’étrange impression d’avoir assisté à trois spectacles différents, trop complexes, trop recherchés. A force de vouloir tout explorer, tout étudier, disséquer, Sylvain Creuzevault se perd dans les méandres faustiens et laisse son spectateur sur le bord de la route, tâchant de comprendre à chaque instant ce qu’il se passe, pourquoi y a-t-il un comédiens déguisé en souris qui surgit, à un moment, pourquoi égorge-t-on un faux agneau sur scène, pourquoi la deuxième partie commence-t-elle par un opéra… ? Certes, il y a un certain goût de l’indicible au théâtre. On aime, chez Castellucci par exemple, ce que l’on ne comprend pas ; tout simplement puisque l’enjeu est perceptif. Ici, on le sait, il n’y a pas qu’une question de perception. Creuzevault aime aller chercher l’intellectuel qui sommeille au fond du spectateur. Malheureusement, ici, faute d’avoir quoi que ce soit de suivi et tangible auquel se raccrocher, le spectateur botte en touche. La performance est soignée, c’est beau, on ressent l’engagement des comédiens, mais on peine à vraiment saisir ce propos trop bouillonnant, encore trop brouillon.

Bertrand Brie

Crédits photo: Jean-Baptiste Bellon

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