Alexeï Guerman – Regards de Russie (Film + Conférence)

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Regards de Russie – Alexeï Guerman
Conférence et Il est difficile d’être un dieu / Трудно быть богом
Un cinéaste hors des sentiers battus

Quand je m’imagine à l’époque je vois un énorme dirigeable et en dessous un être minuscule accroché pieds et mains et qui ne veut pas tomber. 

C’est ainsi qu’a débuté l’existence d’Alexeï Guerman (1938-2013), réalisateur russe ayant marqué l’histoire du cinéma soviétique et post-communiste. Enfant indésiré au vu de la période de troubles dans laquelle il est né, il a néanmoins bénéficié de l’appui de son père, Youri Guerman, écrivain à la réputation assurée à l’époque stalinienne, pour se faire une place dans le métier.
La reconnaissance de la qualité de son travail n’a toutefois pas été immédiate. Le Goskino – autrement dit, le « cinéma d’Etat » – organe de contrôle de la diffusion des films en URSS, a systématiquement censuré ses films, qui ne sont sortis que dans les années 80.

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Alexei Guerman est un réalisateur hors norme, d’une rigueur et d’une exigence esthétique extrêmement pointilleuse. Il a réalisé six films, chacun ayant pris plusieurs années à être tournés puis montés.
Sa spécificité tient à un décalage par rapport à la tendance générale de l’époque, car ce que recherche Guerman, c’est la vérité telle qu’elle a été vécue pendant la Seconde Guerre mondiale, appelée « Grande Guerre Patriotique » en Russie. Loin des clichés diffusés par le cinéma officiel ventant la grandeur des camarades au combat, il s’agit de dévoiler les petites vérités effrayantes qui mettent en lumière la souffrance des individus pendant ces terribles années. Telle est la signature artistique de Guerman, qui se distingue par ce réalisme assumé, jusqu’à susciter un rejet. Jugé hors des normes de la représentation de la guerre à l’époque, le Goskino considère ainsi que si beaucoup de films de guerre présentent diverses erreurs, celui-ci a d’unique qu’il les réunit toutes.

Or la guerre est un sujet qui lui tient particulièrement à cœur, ce que manifestent ses films Проверка на дорогах / La vérification de 1971 et 20 дней без войны / 20 jours sans guerre de 1976 adapté d’un ouvrage de Constantin Simonov.
Il se distingue également par son choix d’adapter des œuvres littéraires, de son père dans son deuxième film, et des frères Strougatski pour son dernier, Трудно быть богом / Il est difficile d’être un dieu, ainsi que par son obstination dans le choix de ses acteurs, souvent contestés.

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Трудно быть богом / Il est difficile d’être un dieu de Alexeï Guerman
4 / 5 Artichauts

Cette œuvre finale sortie en 2013, et que le réalisateur n’a pas pu achever, a vu le jour dans les années 60 mais n’a été commencée que dans les années 2000 : un travail d’une durée particulièrement longue. En témoigne la minutie avec laquelle Alexeï Guerman orchestre chaque détail, notamment les scènes de foule, dans lesquelles il se passe toujours quelque chose aux différents plans. L’auteur recherche ainsi à stimuler l’œil du spectateur par une focalisation répartie sur les multiples espaces, exploités dans leur intégralité.

Le film raconte l’histoire d’explorateurs vivant sur une autre planète semblable à la Terre mais dont la civilisation a huit cent ans de retard. Ceux-ci se fondent dans la population mais se voient placés dans l’interdiction d’intervenir d’une quelconque manière sur le cours de l’histoire. Le protagoniste est tel un dieu, conscient de ce qui advient, sans pour autant être en mesure de se donner le droit d’intervenir. Il assiste donc impuissant aux atrocités les plus crues et à un acharnement des plus sanglants contre les intellectuels et les artistes.

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Le film est en noir et blanc, comme tous précédents, et est caractérisé par une esthétique qui lui est propre, du fait de très longues séquences en une prise, pendant lesquelles la caméra effectue divers mouvements dans une perspective des plus réalistes. On reconnaît par ailleurs des détails dans les décors et la mise en scène empruntés à des œuvres de différentes époques, sur lesquelles Guerman s’est penché en vue de montrer la vie médiévale telle qu’elle était, et ce, jusqu’à choquer les plus sensibles : viscères, membres gisants dans la fange, tout est exposé.

On sort de ces 180 minutes exténué, le cerveau engourdi par la violence du propos du film, dont le message ne saurait toutefois laisser indifférent : l’on ne saurait juger Dieu, à la place duquel, on ne serait pas forcément plus à même de sauver une humanité qui se perd.

Natalia Foresti 

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