Qui a droit à la fiction ?

© Francois-Louis Athénas

Ce samedi 19 novembre je me suis rendu à la Maison des Métallos dans le XIème arrondissement pour y assister à une représentation de F(l)ammes. C’est Dana, une des comédiennes de la pièce qui m’y a invité. Dana et moi avons fait partie de la Troupe Éphémère, troupe amateur du Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis, sous la direction de Jean Bellorini. Nous avions répété toute l’année autour des textes de Jean-Pierre Siméon et avions donné deux représentations en mai 2015. Samedi, nous étions donc 8 anciens de la Troupe à venir voir Dana (d’autres viendront à une autre date). Certains, comme elle, ont décidé de continuer le théâtre comme activité principale : ils suivent des formations, des cours, sont des écoles, font quelques castings. Huit donc, tous un peu tendus : nous appréhendons le spectacle « des filles de banlieue qui parlent de leur vie dans la banlieue ». Ceux qui y ont grandi comme ceux qui n’en viennent pas mais y ont fait du théâtre connaissent les films, spectacles et livres estampillés « banlieue », trop souvent pleins de bons sentiments ou de misérabilisme.
Le dispositif imaginé par Ahmed Madani, succession un peu répétitive des des filles qui s’avancent une à une au micro placé à l’avant-scène, vise à donner la parole à celles qu’on entend trop peu souvent. Les histoires personnelles ont été travaillées avec la complicité de Mohamed El Khatib pour être des textes forts. Les filles et les femmes qui parlent sont « vraies », ce sont des amateur ; les histoires qu’elles racontent aussi sont vraies : la cuisine de la grand-mère, le coup de foudre pendant l’Indépendance Algérienne, le racisme à Paris, le regard des hommes, la découverte de l’excision. Les amateur-e-s sont des acteurs sans préjugés, des acteurs qui mettent ce qu’ils sont dans leur « personnage ». Ils montent sur scène avec leur accent, leur façon de marcher ou de parler, et ce n’est pas anecdotique, c’est ce qui constitue, une fois sur scène, la matière même de l’œuvre. Dans F(l)ammes, il n’y a pas vraiment d’auteur, il y a des filles qui parlent d’elles et qui, dans le partage de leur propre histoire, atteignent un point ou parler d’elle même, c’est parler des autres, de tous les autres. Novarina appelle cela la « quatrième personne du singulier » (1). Le témoignage peut devenir à la fois singulier et anonymes pour celui qui a le courage de l’écouter. Et puis, bien sûr, il y a la force collective, la force de la troupe, quand les filles chantent ou dansent.
Les ancien-ne-s de la troupe qui ont grandi en banlieue demandent aux parisiens et aux provinciaux comment ils ont perçu le spectacle. Chacun s’est reconnu-e dans une histoire, alors ils veulent savoir ce qui nous a plu dans des témoignages qui ne correspondent pas à notre réalité. J’essaie d’expliquer : toutes les histoires sont fortes, sont belles, sont émouvantes. Quand on est pas de banlieue, qu’on est pas issu de l’immigration, on prend sa blanchité en pleine face. J’en suis conscient, j’admire la manière qu’on les actrices de marcher sur le fil entre leurs identités. D’autres n’en sont pas conscients. Et alors, ce qui était la force du spectacle devient sa faiblesse. Puisqu’elles ne sont qu’amateurs, ce que l’on voit sur scène, finalement, ce sont des filles de banlieue. Et le « tout est vrai » devient alors un peu voyeur. Le public (blanc) parisien peut se réjouir un instant, il satisfait ses clichés, « la vie en banlieue, c’est pas rigolo mais heureusement ces filles là sur scène elles sont « sauvées », c’est beau la culture » et autres poncifs sur tout ceux et ce qui se trouvent de l’autre côté du périphérique(2). La grande critique théâtre du Figaro étale tout son mépris: « [les filles] ont toutes obtenu le statut d’intermittentes du spectacle pour mener à bien le projet. Elles mesurent leur chance »(3). Et surtout, pas une fois dans l’article trouve-t-on le terme « d’actrice ». Ces femmes et ces filles n’auront droit qu’à être des filles de banlieue et, au mieux, des « personnages » lorsqu’elles sont sur scène.

© Francois-Louis Athénas

© Francois-Louis Athénas

Ces filles et ces femmes sur scènes sont peut être amateures, certes elles travaillent avec leur vie, c’est la matière même de leur art mais ce sont avant tout des comédiennes, des actrices de théâtre. La force de F(l)ammes est là, dans la capacité qu’ont ces femmes à échapper au cadre dans lequel on voudrait qu’elles restent. Dana devait monter sur scène pour exposer son histoire de fille de banlieue, eh bien elle refuse. Elle ne sera pas la « Renoi de service ». « Désolé dit-elle, je n’ai pas d’histoire émouvante à vous raconter, pas l’histoire de ma mère qui a souffert, de mon père qui a souffert, pas d’histoire de ma grand-mère qui a souffert, ni de mon grand-père qui a souffert ». Par contre, Dana sait chanter, elle chante Nina Simone et elle tire les larmes à tout le public.
F(l)ammes est un spectacle magnifique. Quel dommage que pour voir des actrices aussi formidables il faille vendre du « vrai ». Dans un pays où on veut faire jouer Othello par un blanc, on continue de refuser la fiction aux actrices et aux acteurs non-blancs pour les cantonner à leur couleur de leur peau (qui n’est, nous dit Fanon, qu’une fiction de plus). Vite, qu’Anissa Aouragh, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Gehmzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye et Inès Zahoré. reçoivent des dizaines de propositions de rôles, qu’on les voie jouer des noirs, des blancs et des arabes et des femmes et des hommes.

Valère Clauzel

F(l)ammes, du 16 novembre au 4 décembre à la Maison des Métallos puis en tournée.

Texte et mise en scène Ahmed Madani

Avec Anissa Aouragh, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Gehmzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye et Inès-Tiphanie Zahoré.

www.madanicompagnie.fr

(1)  Valère Novarina, La quatrième personne du singulier, Paris, POL, 2012.
(2) Pauline Perrenot, « Critique culturelle ou choc de civilisation », Acrimed, 27 juillet 2016. <http://www.acrimed.org/Critique-culturelle-ou-choc-de-civilisation>
(3) Armelle Héliot. « Ahmed Madani, une explosion d’énergies », Blog Le Figaro, 6 novembre 2015. <http://blog.lefigaro.fr/theatre/2016/11/ahmed-madani-une-explosion-den.html>

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