Sur les planches de Bastille, entre Céline et Proust…

proust2

Au théâtre de la Bastille, le collectif Les Possédés présente deux créations, à la fois fort semblables et opposés, un formidable duo de contraires complémentaires : une adaptation sur les planches du roman Du côté de chez Swan de Marcel Proust, suivie d’une mise en scène de Voyage au bout de la Nuit de Louis-Ferdinand Céline. La première pièce rassemble trois comédiens, qui se répartissent le rôle du Narrateur et des figures si coquasses de la société mondaine de Combray. La seconde est portée par l’interprétation titanesque de Rodolphe Dana, qui, seul sur scène, fait pétarader le verbe de Céline, pour notre plus grand plaisir.

La programmation du théâtre de la Bastille nous permet une plongée entre les lignes de ces deux seigneurs de la littérature de la première moitié du vingtième siècle, que la critique a si souvent présentés comme deux antagonistes. Céline lui-même écrivait à propos de Proust : «Il faut revenir aux mérovingiens pour retrouver un galimatias aussi rebutant. » Une autre de ses phrases condense de façon quelque peu stéréotypée l’antagonisme : « Proust s’est occupé des mondains, moi je me suis occupés du peuple ! »

Mais les comédiens talentueux du collectif les Possédés vont bien au-delà de cette opposition primaire pour révéler, dans chacun des deux romans, tout ce qu’il y a de lumineux, de poétique, et d’universel. Parfois vus comme difficiles à aborder, ou liés à tant de clichés, chacun des deux auteurs nous apparaît soudain avec une grande simplicité.

Collectif Les Possédés, Le coup droit lifté de Marcel Proust

Collectif Les Possédés, Le coup droit lifté de Marcel Proust

Parfois si alambiquée, la phrase de Proust se délie dans l’air, éclatante, parfois si drôle. Beaucoup plus accessible. Le collectif a choisi des passages capables de renvoyer chaque spectateur au fond de lui-même. Leur interprétation restitue avec force l’angoisse intangible du Narrateur alors enfant, lorsque le soir approche, ce malaise indéfinissable à demeurer éveillé alors que le monde dort, au creux de la nuit. Le début de la Recherche nous apparaît alors avec tout ce qu’il contient de délicatesse, mais aussi de tendresse et un certain dynamisme, comme revigoré par la parole. Du côté de chez Swan devient même génialement drôle, lorsque la mondanité ridicule de Monsieur Legrandin, ambitieux bourgeois croisé à Combray, est mimée de façon grotesque par Antoine Kahan. La pièce se clôt sur une description des paysages de la campagne normande, semblable à une transposition littéraire d’un tableau impressionniste. Grâce à la parole, le verbe semble resplendir plus que jamais. Un flot de beauté, issue du pouvoir évocateur du style proustien, vient ainsi éclabousser le spectateur. La pièce est courte (1h15). Une brève plongée dans l’intime, dans la pureté des mots, la délicatesse et la fantaisie de Proust. Sans oublier son humour, parfois tendre quand il narre des scènes familiales, mais si implacable lorsqu’il s’agit de dépeindre l’hypocrisie des bourgeois se pâmant devant la Noblesse.

collectif-les-possedes

Rodolphe Dana, Voyage au bout de la nuit, Collectif Les Possédés

Changement radical de style avec Voyage au bout de la nuit. Le chœur des trois comédiens qui interprétaient « Marcel » fait place à Rodolphe Dana, campant un Bardamu émouvant et drôle, très proche de nous. Le même phénomène qu’avec La Recherche se produit : le verbe se suffirait presque à lui-même. Il semble occuper l’espace et soutient notre attention. Cependant, Dana a mis en place une scénographie épurée, qui confère soudain au texte une grande théâtralité : sautant de tables en tables, un Bardamu suant, en slip et turban nous narre l’enfer brûlant des colonies. Renversées sur leurs côtés, ces tables deviennent ensuite des buildings new-yorkais, tandis que le français vadrouilleur raconte sa solitude dans l’infinité urbaine aux lueurs pleines d’illusions. Le génie créateur de Céline explose : son pessimisme envers les hommes transparaît dans des scènes cruellement drôles (le vol de Robinson…), tandis que la plume resplendit. Le ciel d’Afrique à la fin du jour devient ainsi « tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil ». La poésie de Céline côtoie donc bien sa fameuse énergie virile, jaillissant si bien de l’interprétation de Dana. Son ton est d’ailleurs exempt de fausse note, un exploit pour une interprétation d’1h40.

S’il est un point commun à ces deux mises-en-scène d’auteurs si différents, c’est bien l’humour que parviennent à faire jaillir « Les Possédés ». Vraiment, nous allons parfois jusqu’aux éclats avec Proust, et l’humour noir de Céline nous pousse à rire (non sans un relent d’angoisse) des vicissitudes de l’âme humaine. La comparaison entre eux est difficile. Cependant, l’alliance de puissance et de fragilité, dans l’interprétation que Rodolphe Dana donne de Bardamu, nous pousse à préférer Voyage au bout de la nuit. La pièce parvient à restituer comme une sorte de souffle du vingtième siècle, qui irrigue le texte de Céline et le jeu de Dana. Un souffle qui impressionne par sa puissance, capable de soulever des milliers de destins – ceux de soldats, d’immigrés, de prolétaires, synthétisés en la figure de Bardamu.

Bien-sûr, il est possible de voir ces deux spectacles séparément. Cependant, ils apparaissent résolument complémentaires. Ils composent ensemble une exploration littéraire du début du siècle dernier et de ses bouleversements. Des dernières années de l’enfer colonial aux simagrées de mondains encore épris de noblesse, de la première guerre totale au parfum nostalgique d’une Belle Epoque à jamais passée (… puisque « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus »).

En bref, ces deux spectacles sont donc à voir absolument. Ils sont une délicieuse plongée dans la langue de chacun des deux auteurs, et si ce n’est déjà le cas, vous rendront amoureux de leurs mots. Le collectif les Possédés établissent avec talent une formidable alliance du théâtre et du roman.

Deux spectacles du collectif Les Possédés, tous deux en représentation au Théâtre de la Bastille (11e arrondissement)

  • Voyage au bout de la nuit joue jusqu’au 19 février à 21h
  • Le coup droit lifté de Marcel Proust joue jusqu’au 14 février à 19h30

Marianne Martin

Leave a Reply