Bettencourt Boulevard, entre tragédie familiale et ambiguïtés historiques

Francine Bergé dans Bettencourt Boulevard 
ou une histoire de France

« Qu’est-ce que vient faire le théâtre dans toute cette histoire ? »

Le Chroniqueur dans « Bettencourt Boulevard ».

Ecrire une pièce de théâtre sur l’affaire Bettencourt… Donner à voir sur les planches un drame privé impliquant des personnes encore vivantes, percer leur intimité pour représenter leurs attitudes dans un moment de crise, leur failles et leurs vices. Est-ce là du voyeurisme ? Cela aurait sans doute pu, mais la pièce écrite par Michel Vinavier et mise en scène par Christian Schiaretti évite cet écueil. Bettencourt Boulevard est d’abord un objet esthétique, artistique. Le texte du grand dramaturge français Michel Vinaver est parfaitement construit, drôle et cinglant. L’ambiguë relation avec le photographe mondain François-Marie Banier et le déchirement progressif entre la milliardaire et sa fille sont synthétisés au cours de trente scénettes, mises-en-scène par Schiaretti avec une sévère précision, entrecoupées d’apparitions jubilatoires des personnages qui gravitent au cours de l’affaire : neuropsychiatres, domestiques, et… Président de la République.  L’action prend place dans une sorte d’Olympe : l’appartement de la rue Delabordère de Liliane Bettencourt, à Neuilly-sur-scène. Ses pertes de mémoires lui fond sans cesse confondre avec son idyllique île privée de Daros, mais peu importe : il s’agit dans les deux cas d’un lieu clos, coupé des vivants ordinaires. Schiaretti transpose l’ « affaire » dans un espace scénique extrêmement abstrait, qui fait songer à Mondrian par ses vastes carrés de couleurs. Ornant le plateau, ils sont manipulés par les comédiens, participant ainsi à la chorégraphie du drame.

Extrêmement esthétique, cette mise-en-scène permet d’élever le drame familial qui a défrayé la chronique (et figuré en une des tabloïdes) en un objet artistique et en une tragi-comédie. Grâce à la grande justesse de l’interprétation des comédiens, les personnages deviennent en effet des archétypes théâtraux. Liliane Bettencourt évoque la dépensière Loubiov de la Cerisaie de Tchekhov, mais aussi Arkadina dans la Mouette, hypnotisée comme elle par un artiste. On pourrait songer encore à Clytemnestre, femme comme elle scandaleuse et personnage de tragédie. Son adoré « François-Mariiie » est une déclinaison de la figure antique du parasite. Il est à la fois néfaste et fascinant, comme le mystérieux jeune homme du film Théorème de Pasolini, et détesté de la famille et vénéré de sa dupe, à l’égal de Tartuffe. Francine Bergé est une Liliane Bettencourt formidable d’authenticité, très touchante dans ses éclats naïfs. Elle se fait également terriblement drôle, notamment lorsqu’elle perd soudain le fil d’une conversation, regardant fixement dans le vide. Ou bien au cours de cette scène, au cours de laquelle elle ne reconnaît Nicolas Sarkozy qui a pourtant tant manœuvré pour la croiser dans la rue. Car ils sont nombreux à se presser, sur le « Bettencourt boulevard »…

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En plus de la beauté de la mise-en-scène, l’humour est l’autre grande réussite de la pièce et du texte de Michel Vinavier. On se délecte de l’interprétation par Jérôme Deschamps de Patrice de Maistre, de sa prononciation délirante et de ses silences jubilatoires. Les apparitions de Nicolas Sarkozy sont absolument délicieuses, Gaston Richard réussissant des imitations  assez fines du personnage, dont les pastiches sont pourtant éculées. Quant aux scènes représentant le ministre Eric Woerthe en week-end à Deauville avec sa femme Florence, en situation de crise suite au licenciement de cette dernière, elles touchent beaucoup plus de l’appel à la réflexion qu’au voyeurisme. Qui est le vrai coupable, finalement ? Quel est l’élément déclencheur de l’affaire ?

Enfin, Bettencourt Boulevard s’écarte du documentaire ou de la simple comédie par sa gravité. La « guerre civile » larvée qui finit par éclater entre la milliardaire et son entourage est replacée dans la généalogie de la firme L’Oréal, et à travers elle, dans l’histoire de France. En effet, la fille de Liliane, Françoise, a épousé Jean-Pierre Meyers, descendant d’une famille juive. Les arrière-grands-pères maternel et paternel de leurs enfants sont ainsi chacun ancrés dans des versants ennemis de l’histoire de France: le créateur de l’Oréal, Eugène Schueller fut jugé à la Libération comme collaborationniste, tandis que le grand-père de Meyers était un rabbin, disparu avec son épouse dans le camp d’Auschwitz.

Ce retour en arrière permet de présenter la famille Bettencourt dans une perspective bien plus large que la simple tragédie familiale. Les ambiguïtés de l’Histoire de France viennent s’ajouter à celles de cette histoire familiale française: on rappelle que l’entreprise « numéro un du cosmétique mondial » fut dirigée « par le seul patron ayant collaboré qui soit resté à la tête d’une grande entreprise en Europe». Vinaver place d’ailleurs souvent des relents d’antisémitisme dans la bouche de Liliane Bettencourt, en faisant un personnage à la fois séduisant, touchant et répulsif. Le tableau du vide existentiel tragique de la vie de la milliardaire et de la malveillance de son entourage est donc étroitement lié au rappel des déchirements et des ambiguïtés de l’Histoire de France après 1945. Le nom de François Mitterrand, si souvent évoqué lorsqu’on évoque la persistance au pouvoir d’élites ayant trempé dans la collaboration, ne manque d’ailleurs pas d’apparaître, nous renvoyant à des failles qui dépassent de loin l’histoire de l’Oréal.

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Bettencourt Boulevard est une pièce aux perspectives bien plus riches que ce que son simple titre pourrait laisser deviner. C’est un objet esthétique parfait, porté par un texte juste et une mise en scène millimétrée, intelligente, et des comédiens qui ne manquent pas de soulever les éclats de rire de la salle. Schiarretti et Vinaver parviennent à rapprocher ce sombre drame privé, vulgaire affaire d’argent et de mœurs corrompus, du domaine de la tragédie grecque. Les passions et sentiments, notamment de Liliane aveuglée, de sa fille en quête de vérité et du profiteur Bannier – sorte de Dionysos – atteignent en effet une sorte d’universalité, appelant au pathos des spectateurs. D’autre part, le lien qui se tisse avec certaines parts d’ombre des élites politiques et financières françaises sous l’occupation est passionnant, et vient encore élargir la perspective. Aux sceptiques qui ne seraient toujours pas convaincus de l’intérêt d’une adaptation sur les planches de ce passage de la vie de personnes privées, des amitiés troubles d’une milliardaire et des fourberies de son entourage, rapportons ces mots d’Antoine Vitez, à propos du grand dramaturge français qui signe avec « Bettencourt Boulevard » sa plus récente création : « Vinaver nous embrouille avec la vie quotidienne. On a dit, pour qualifier son œuvre, cette expression vulgaire : le théâtre du quotidien, un théâtre du quotidien. Mais non : il nous trompe ; ce n’est pas du quotidien qu’il s’agit, c’est la grande Histoire ; seulement, il sait en extraire l’essence en regardant les gens vivre. »

« Bettencourt Boulevard », avec un texte de Michel Vinaver et m.en.sc de Christian Schiaretti, joue au Théâtre National de la Colline jusqu’au 14 février 2016. 

Marianne Martin

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