Rock, Shakespeare & hedgehog : le Richard III spectaculaire de Thomas Jolly

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Si vous faites partie des spectateurs courageux du phénoménal Henri VI, c’est sans doute avec un soupçon de nostalgie que vous vous rendrez à la suite de la saga shakespearienne menée par le jeune Thomas Jolly. Les dix-huit heures d’Henri VI sont pour beaucoup demeurées un souvenir doré, un exploit théâtral auquel vous êtes fier d’avoir participé, d’autant plus que la jeune compagnie Piccola Familia déborde d’une énergie communicative et euphorisante. Les pluies de paillettes et les impressionnants jeux de lumières d’Henri VI avaient une saveur épique, et c’est avec eux que renoue la suite de la saga, Richard III. Même si les effets spectaculaires prennent parfois un peu trop d’importance…

En effet, à la fin des quatre heures vingt (une promenade de santé par rapport aux dix-huit heures, mais tout de même!) du nouveau spectacle de Thomas Jolly, c’est l’impression d’avoir assisté à un gigantesque show qui demeure, plus peut-être que de s’être imprégné du génie dramatique de William Shakespeare. Lorsque la gigantesque machine de sons, lumières, et décors mouvants se met en place, comment ne pas être séduits? Le mouvement perpétuel et le caractère impressionnant, monumental, de la mise-en-scène sont captivants. Le jeu de Thomas Jolly, dans le rôle de Richard III, l’est également au premier abord. Une bosse parée de plumes sur le dos, le jeune metteur en scène transforme le prince ambitieux et exécré en créature des enfers d’inspiration manga mêlée de punk-rock. Ce Richard commence par fasciner et faire rire par son égoïsme absolu, l’absence totale de remord qu’il a à écraser ses proches pour servir son ambition à accéder au trône. Cependant, malgré le jeu assez détonant de Jolly, le prince diabolique finit par lasser quelque peu. L’absence de profondeur psychologique et de recherche sur les nuances du personnage y sont pour beaucoup. Autour de Richard, le jeu des autres personnages est plutôt juste, aucun acteur ne fait d’évidente fausse note : cependant l’ensemble étant lisse et homogène, l’attention portée au prince vicieux et malaimé est accrue, révélant ainsi plus nettement les failles dans l’interprétation de Jolly.

A la fin de la première partie, Richard, à force de manigances et de sang royal versé, prend le pouvoir. C’est alors un véritable show qui se met en place, à mi-chemin entre une émission télévisée au cours de laquelle les spectateurs éliraient le gagnant et le concert de rock. Jolly se change d’ailleurs en chanteur de hardrock pour scander dans un micro « I’m a toad, I’m a dog, I’m a hedgehog » (« je suis un crapaud, je suis un chien, je suis un porc-épic ») (Oui, oui…) Il faut avouer qu’il s’agit d’un moment tout à fait jubilatoire. La salle se laisse entraîner, chante et frappe dans les mains aux rythmes des accords de guitares électriques et de batterie qui déferlent dans la jolie salle italienne de l’Odéon. On ne peut s’empêcher de rire et d’afficher un sourire béat devant ce décalage, cette rupture décapante d’avec les codes du théâtre et de la tragédie. Cependant, même si les déhanchements de cet homme en slip de fourrure et à tête de sanglier qui fait du lapdance sont très drôles, on se demande si l’esprit du texte de Shakespeare n’est pas en train d’être noyé dans un flot de facilités relevant quasiment du divertissement commercial.

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La seconde partie du drame se veut bien plus sombre. Elle ne contient pas les touches d’humour, souvent dues à l’interprétation de Jolly, qui étaient une respiration dans la première. Bien qu’elle soit beaucoup plus courte, elle se révèle donc assez laborieuse par la multiplication des changements de décors, malgré la fluidité du jeu des acteurs qui facilitent beaucoup la compréhension de l’intrigue. En effet, le théâtre de la Piccola Familia contient une importante dimension pédagogique que l’on se doit de saluer, à l’heure où Avignon recherche chaque année de nouveaux héritiers de l’esprit du Théâtre populaire de Jean Vilar. L’ensemble des dispositions à caractère ludique, festive, spectaculaire de la mise en scène semblent d’ailleurs tout à fait propre à séduire un public beaucoup plus jeune que celui auquel s’adressent d’ordinaire les tragédies de Shakespeare.

Cependant, alors que les faisceaux de lumière censés figurer les portes du palais de Richard s’abaissent en faisant, pour la quatrième fois, le même bruit de laser digne des sabres de Star Wars, nous commençons à fatiguer de cette mise en scène outrageusement composite. Ce mélange des styles médiévaux, futuristes et hard rock devient, au bout de quatre heures vingt, assez indigeste. Mais ce Richard III est tout de même à voir, absolument, ne serait-ce que pour découvrir l’énergie débordante de Jolly et de son équipe, leur imagination déjantée et l’ambiance si particulière que eux-seuls parviennent à créer sur scène, défoulant des tonnerres d’applaudissements du public. Bien qu’éloignée de la conception de Vilar qui privilégiait le texte, la mise-en-scène jubilatoire de Thomas Jolly pourrait bien constituer une forme nouvelle de théâtre populaire.  

 

Marianne Martin

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