Infernale Orestie

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Au lendemain de cette terrible Orestie, le constat est sans appel : assister pour la première fois à une « pièce » de Roméo Castellucci fait l’effet d’une claque monumentale. En sortant des deux heures trente fantasmagoriques de son spectacle, le public semble assommé, sous le choc ; ses tableaux irréels encore gravés sur la rétine. Corps obèses et blanchâtres  dégoulinant de sang écarlate ; cadavre d’une chèvre accroché au milieu du plateau, pulsant au rythme du cœur d’Agamemnon tiré d’entre les morts ; silhouette maigre, courbée, épurée, accroupie aux milieux de singes piaillant (bien vivants…). La violence des images déferle, éclate dans notre esprit, auquel ce spectacle hors-norme ne laisse la moindre seconde de répit, si ce n’est l’entracte. Pourtant, presque étonnement, la jolie salle italienne de l’Odéon n’est pas désertée après ce salvateur intermède ; comme si une attirance inexorable, indicible fascination morbide, nous attirait encore et toujours vers ce monde apocalyptique, explorant l’orée de l’humanité.

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Crédit photo : Guido Mencari

Restituer à la tragédie son essence, dévoiler le cadavre horrifique habituellement caché sous la beauté du verbe ; pour Castellucci, l’Orestie, avant d’être poésie, est déchaînement de violence. C’est donc à cette vision que répondent ces corps fantasmatiques et désincarnés, à côté desquels les divers animaux présents sur scène paraissent bien plus vivants, bien plus purs. La voix du Coryphée est assemblée en une pauvre âme sacrifiée déguisée en lapin, dont les longues oreilles blanchâtres reposeront tristement lorsqu’elle sera pendue, après avoir longuement titubé dans le sang déversé d’Agmamnenon. Cet être pathétique mais angoissant, habitant des cauchemars, est une des nombreuses créatures hybrides du spectacle ; son sinistre masque animalier nous renvoie à des mythes anciens, à des peurs originelles, primitives. Il illustre la force du pouvoir évocateur de la vision, si présent dans le théâtre de Roméo Castellucci, qui ne se prive pas de défier Saint-Jean, pour affirmer qu’ « au commencement, était l’image ».

Castellucci soumet notre vue à des tableaux souvent à la frontière du supportable, défiant des principes éthiques fermement ancrés comme autant de fondamentaux de nos sociétés. Provocation ? Sans doute, mais également exploration de nos limites anthropologiques. Que ressentons-nous en tant spectateurs des hurlements déchirants de ce corps féminin difforme, prisonnier d’une cage de verre dont le sang éclabousse les parois ? L’exposition de corps d’ordinaire absence des planches des théâtre, obèses, déformés, amputés, est profondément dérangeante et questionne notre rapport au bizarre, au monstrueux habituellement banni des regards. Tous ces corps malmenés sont également autant de façon pour Castellucci de représenter l’humanité meurtrie en ce qu’elle a de plus fondamental, en ce qui fait son ciment ; humanité décimée par les parricides et autres fratricides, rouages des tragédies, mais surtout par la main implacable du Destin,  moteur infernal.

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Crédit Photo : Guido Mencari

Cette Orestie sous forme de « comédie organique? » est résolument spectaculaire, résolument mémorable par l’affreuse poésie, la sidérante « beauté » de son esthétique, lunaire ou infernale, mystique ou onirique. Renvoyant presque toujours à l’imaginaire d’une gigantesque salle de torture… Dans ses notes de mise en scène, Castellucci écrivait : « Le théâtre antique et moderne que je respecte  est inhumain dans ses aspects fondamentaux et son pessimisme anthropologique ». Résultat de cette intention de repousser si loin l’humanité, on peut déplorer que sa quête des origines fasse fi d’un aspect qui semble demeure au fondement de la tragédie antique, et qui est essentiellement humain : la parole. Les spectaculaires moyens esthétiques et techniques font oublier la poésie d’Eschyle, au profit de ce « théâtre d’image ». Une expression détestée par le metteur en scène italien, mais qui semble pourtant s’imposer pour qualifier son théâtre.

Marianne Martin

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