Dans la surprenante Cerisaie des tg STAN

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Le théâtre de la Colline accueille la compagnie tg STAN pour une adaptation très originale, grinçante, multicolore et dansée de la Cerisaie d’Anton Tchekhov. Cette pièce, la dernière du dramaturge, est déjà très riche. Satire sociale de la noblesse provinciale russe, sur le déclin à l’aube du XXe siècle, dépourvue de toute notion d’argent et incapable de gérer ses richesses, et description de ce capitalisme naissant, efficace, prédateur, incarné par le personnage de Lopakhine. Ce dernier est le fils d’un serf autrefois au service de la famille de Loubiov Andreevna, l’héritière de la propriété qui englobe l’immense cerisaie. Désormais, Lopakhine est un entrepreneur enrichi qui ne perçoit pas la beauté de cette étendue infinie de cerisiers, et propose de les abattre afin de construire des maisons d’été à louer aux estivants, afin de couvrir les dettes vertigineuses de Loubiov. La douce mélodie bouffonne et tragique de la Cerisaie résonne comme la plainte d’un monde à la bascule du siècle, dans lequel la beauté sans valeur économique se trouve menacée.

Tchekhov s’était fâché contre Stanislavski qui avait monté sa pièce comme une tragédie ; les tg STAN, eux, restituent parfaitement tout l’égarement, l’attente ironique, l’humour aussi de cette pièce qui est en effet, par bien des aspects, tragiques : le glas est sonné dès le premier acte, nous savons que la superbe cerisaie, terre des souvenirs de Loubiov et des siens, sera vendue pour couvrir les dettes qu’elle a contractées, au fil d’amours perdus et de dépenses insensées. Loubiov est interprétée de façon toute à fait détonante par Jolente de Keersmaekern, un des piliers du groupe des tg STAN. Ses sautillements, ses cris d’euphorie, ses mimiques jouasses, tirent le personnage de cette mère aimante, feignant d’ignorer la chute vers laquelle elle dérive inexorablement, vers la comédie et le vaudeville, honorant ainsi la volonté de Tchekhov.  Cependant, on peut regretter que le jeu de Keersmaekern n’honore pas entièrement la complexité du personnage de Loubiov, en interprètant ce qui devrait être la folle et vertigineuse détresse d’une mère évoquant son fils noyé, dont le souvenir reste au creux de ces terres qu’elle doit désormais quitter, par des mimiques proche du burlesque, sacrifiant ainsi souvent sa dimension tragique.

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Photo Koen Broos

Le travail scénique du tg STAN, ce groupe qui travaille sans metteur en scène, est en revanche admirable et d’une grande inventivité : il y a de vieux stores aux couleurs pâlies, des étagères chargées de breloques, ces fauteuils aux couleurs éclatantes semblant sortir d’IKEA, et surtout Charlotta, personnage énigmatique, loufoque et tragique du texte de Tchekhov, que les tg STAN exploitent à fond et subliment. Interprétée par une très jeune comédienne flamande, jolie blonde emmitouflée dans un énorme manteau à poils long aux couleurs criardes, Charlotta erre sur le plateau pendant que l’action se poursuit. On la verra, à la fin, s’envoler en arrière-scène grâce à des ballons d’hélium multicolores. Entre temps, elle va faire exploser des pétards, réaliser de nombreux tours de magie, se retrouver en culottes en raison de l’un d’eux ayant pris une tournure inattendue. A cette trouvaille charmante, s’ajoute les accents flamands des comédiens, qui parent le texte déjà stylisé et relevé de Tchekhov d’une vivacité nouvelle.

Le tg STAN est extrêmement inventif lorsqu’il s’agit de faire de la Cerisaie une fête, une hymne à la beauté perdue, à la fin des beaux jours et au déclin d’une ère. Le « dernier bal » que souhaite à tout prix organiser Loubiov se transforme ainsi en une grande scène de fête, dans laquelle les personnages dansent aux rythmes de sons techno derrière une paroi vitrée un peu décrépie. Les danses de groupe chorégraphiées au son de « one day baby we will be old » d’Asaf Avidan sous des éclairages changeant s’ajoutent à l’errance des dialogues de personnages, pour illustrer l’attente des personnages, vidée de sens, du dénouement de leur destin orchestré par des forces extérieures.

Photo : Koen Broos

Photo Koen Broos

En bref, ce groupe génial qu’est le tg STAN élabore une mise-en-scène pleine de surprises et d’humour de ce chef d’œuvre absolu de Tchekhov, explorant sa dimension un loufoque, énigmatique, errante, ainsi que cette proximité avec le vaudeville, voire la farce, à laquelle Tchekhov tenait tant. Une pièce à voir, donc, si l’on découvre l’oeuvre de Tchekhov, mais aussi si on l’adore déjà et qu’on croît la connaître, car le tg STAN la pare d’une dimension nouvelle et délicieuse, acidulée et vive, mais cependant d’un doux parfum de nostalgie, semblable au goût que l’on imagine aux cerises du magnifique verger perdu.

Le reproche que l’on puisse néanmoins faire à l’adaptation du groupe, est d’avoir sacrifié au comique et à la légèreté certains éclats tragique du texte : le personnage de Firs, par exemple, un vieux domestique ayant préféré rester au service de la famille de Loubiov plutôt que la liberté, n’y échappe pas. La jeunesse de l’acteur qui l’interprète ne peut restituer tout le pathétique et la fidélité sublime de ce vieillard un peu fou, que tout le monde oublie lors du grand départ, et qui reste dans la demeure, recroquevillé au sol, immensément seul. La scénographie chargée et la mise en scène très vive passe ainsi parfois sur certains éclats stylistiques de la beauté de l’écriture de Tchekhov, si puissante, dont toute la délicatesse n’est pas toujours restituée.

Marianne Martin

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