Un souffle de résistance venu d’Italie

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« Quatre retraitées en moins, cela vous aidera à vivre. Nous partons pour ne plus vous donner de soucis ». Ce ne andiamo para no darvi altra preocupazioni relate le suicide de quatre retraitées grecques, qui ne supportaient plus d’être considérées comme des poids pour la société. Inspirés par l’image d’un roman de Petros Markaris, le Justicier d’Athène, le duo de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini nous livrent un théâtre engagé, brut et percutant, mais qui demeure néanmoins d’une grande délicatesse.

 

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“Nous ne sommes pas prêts”, annonce Daria Deflorian aux spectateurs. Des rires parcourent la salle. « S’il y a une chose que nous avons comprise, ajoute-t-elle, c’est l’importance de dire non ». Certains spectateurs sourient, pensant au fameux « oxis » pour lequel ont voté les Grecs, cet été. C’est l’histoire de quatre membres de ce peuple qui a dit non que nous entendrons ce soir. Car finalement, Daria et son habituel compagnon de scène Antonio Tagliarini joueront, bientôt rejoints par deux autres comédiens, Monica Piseddu et Valentino Villa. Ils joueront, mais avec presque rien : la scène est éclairée d’un seul néon, puis des chaises sont amenées, ainsi qu’une table. Un théâtre dont la pauvreté fait la puissance.

 

 

Daria Deflorian

 

« D’abord, on nous a réduit nos retraites, notre unique revenu. Puis nous avons cherché un médecin qui nous prescrive nos médicaments, mais les médecins étaient en grève. Quand ils les ont enfin prescrits, on nous a dit à la pharmacie que nos mutuelles n’ont plus d’argent et que nous devons payer de notre poche. Nous avons compris que nous étions un poids pour l’État, les médecins, les pharmacies et toute la société.”

 

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En 1975, peu avant de mourir, Pasolini publiait l’Article des lucioles. Ces insectes de la nuit, écrivait-il, vont disparaître à cause de la lumière des grandes villes. A cause de notre modernisation, de l’extension effrénée de notre système économique. Fragiles, « inutiles », les lucioles ne sont plus en adéquation avec ce monde, un monde dans lequel triomphe le quantitatif. Il en est de même pour ces quatre retraitées, poussées au suicide faute de ne plus supporter les exigences de rentabilité auxquelles elles se retrouvent, par leur âge, incapables de répondre. A ces petits êtres dont le faible scintillement est éclipsé par les projecteurs de l’actualité, le théâtre offre un espace où faire briller encore leur douce lueur de résistance.

Le quatuor de comédiens donne un corps, une voix et une histoire à ces femmes dont on ne sait rien, si ce n’est qu’elles ont choisi de perdre la vie plutôt que leur dignité. Parfois, leurs paroles nous arrachent un sourire, comme lorsque l’une d’elles annonce qu’elle ne veut pas partir sans avoir appris à danser quelques pas de sirtaki. La transfiguration des quatre acteurs, se recouvrant de noir avant d’enfiler des perruques sur leur cagoules sombres, confère à cette tragédie grecque une troublante nuance d’onirisme. D’ailleurs, les lignes de démarcations sont bien difficiles à identifier. Abattant le quatrième mur, les comédiens s’adressent au public, commentant directement le spectacle. Comme si sur le plateau, on était déjà dans le réel. Dans le courant de l’Histoire.

Mais le spectacle dépasse de loin l’actualité et la crise grecque. L’Histoire emporte avec elle des milliers de vies, à tout jamais anonymes, oubliées. Le temps d’un soir, d’une heure, au petit théâtre de la Colline, Deflorian et Tagliarini arrêtent ce flot effréné pour se pencher sur la vie de ces particules, minuscules, qui s’y noient en silence.

 

Monica Piseddu

Pièce programmée dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la Colline,  jusqu’au 27 septembre. Du 30 septembre au 11 octobre, la même compagnie présentera Reality, pièce relatant également une trajectoire individuelle inscrite dans l’Histoire collective. Il s’agira cette fois ci de la Pologne communiste.

Marianne Martin

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