2666 ou l’épopée à grande vitesse

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Samedi à 11 heures, alors que la salle s’apprête à s’assombrir pour plus de dix heures, la tension et l’impatience sont à leur comble dans la grande salle des Ateliers Berthier. Comme pour tous les spectacles-fleuves, le public sait qu’il ne s’engage pas seulement dans un spectacle mais dans une aventure à la fois éprouvante et passionnante. Certains l’avaient vécu pour Henry VI, déjà aux Ateliers Berthier il y a deux ans, et la même excitation se fit sentir ce matin-là.

L’adaptation des mille pages de Bolano était un défi, mais Julien Gosselin et sa compagnie Si vous pouviez Lécher mon cœur son joueurs. Nous en avions déjà eu la preuve lors de la création des excellentes Particules élémentaires qui avaient déjà réussi à convertir les sceptiques de Houellebecq. Ici, l’enjeu est différent puisqu’il s’agit plutôt de voir comment Gosselin arrive à rendre compte sur scène d’un roman imposant, complexe, et surtout, inachevé.

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Le spectacle, à l’image du roman, se compose de cinq parties aux esthétiques et aux genres très différents les unes des autres, tout en conservant une solide unité. Si la deuxième partie tend à alourdir l’ambiance et à fatiguer un peu le spectateur, la raison est plus une question de thème que de qualité. Il s’agit du seul segment jouant vraiment sur la psychologie du personnage tant que celle des spectateurs. Toutes ont leurs qualités particulières, à la fois intenses et prenantes – je soulignerai tout de même la belle réussite de la quatrième partie qui a installé une tension électrique autant qu’un effroi indicible dans la salle au fil des récits de meurtres misogynes à Santa Teresa

On retrouve là les méthodes et le style qui avaient déjà plu au sujet des Particules. L’adaptation du roman se fait en conservant un style très narratif. S’il y a interprétation des personnages par des comédiens, Gosselin n’enraye pas les particularités romanesques, s’y enfonçant au contraire avec un plaisir communicatif ; en effet, une grande partie des onze heures n’est composée d’une matière théâtrale au sens auquel on l’entend mais plutôt d’un récit, d’une narration, de comédiens qui évoquent et raconte l’histoire qui se déroule sous nos yeux.

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On peut également noter un maniement habile de la vidéo qui complète parfaitement les scènes frontales sans parasiter le vivant ; tout cela dans une esthétique léchée, à la fois épurée et fruit d’une scénographie complexe faite de blocs mouvants au fil des scènes. Mais ce qui fait sans doute la grande force de cette compagnie ce sont ses talents d’une homogénéité troublante. Si la mise en scène, la scénographie, la musique et la lumière sont d’indéniables réussites, on ne peut s’empêcher de remarquer la force exceptionnelle des comédiens qui parviennent à toucher sans forcer dans le pathos. Ils sont d’une justesse et d’une puissance qu’il est difficile de trouver ailleurs, sans qu’aucun ne déroge d’ailleurs à la règle.

Si le dénouement est on ne peut plus frustrant – pas si étonnant pour un roman inachevé –, impossible de ne pas comprendre l’exploit qui s’est joué sous nos yeux, d’ailleurs de plus en plus évident lorsqu’on laisse le spectacle décanter quelques jours. C’est une salle fatiguée et éprouvée de ces onze heures parfois nerveusement épuisantes qui a applaudi la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. On en redemanderait, et force est de reconnaître que la troupe de Julien Gosselin est désormais à compter parmi les forces majeures du paysage théâtral français et – on l’espère – bientôt européen.

Bertrand Brie

Jusqu’au 16 octobre aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon. 18h les mercredis et jeudis et 11h les samedis et dimanches. 28 euros en tarif jeune et pas un centime de perdu.

Crédits photo: Simon Gosselin

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