20 november: les mécanismes de la violence

20 november

20 november est un texte de Lars Noren et la seconde création que la metteure en scène suédoise Sophia Jupiter présente au Festival d’Avignon cette année. C’est également une expérience dramatique dérangeante, bien trop contemporaine. Un adolescent, seul face au public, explique les raisons qui le poussent à commettre un meurtre de masse. Entrer, une arme sur l’épaule, dans l’école dans laquelle il a connu tant d’humiliations et descendre tout le monde. Son corps chétif semble écrasé sous le poids des armes et explosifs qu’il charrie sur son épaule.

Le jeune homme s’adresse à une caméra, ne regarde pas le public directement, mais son image est retransmise, immense, sur le mur en fond de scène. Lars Noren a écrit ce texte en compassant le journal intime et la vidéo que Sebastian Bosse avait posté sur Internet avant de commettre en 2006, une tuerie de masse dans une école primaire. Le texte élaboré par Lars Noren sonde les raisons du passage à l’acte. Ce qui est immensément troublant, c’est que les causes du crime n’ont rien d’extraordinaire. Son discours semble pouvoir être celui de n’importe quel adolescent : mal-être, rejet et humiliation subies à l’école, dénonciation d’une société hyper-normalisatrice, créatrice de souffrances insupportables chez ceux qui ne s’intègrent pas. Son discours est politique, mais également sensible. Il s’adresse à chacun d’entre nous : la lumière reste allumée sur le public. Les spectateurs sont interlocuteurs, mais aussi les accusés du procès qu’entreprend le jeune homme. Semblant fixer chacun d’entre nous dans les yeux, il lance, peu avant de charger sur ses épaules son fardeau assassin :

« Vous êtes pas innocents / Personne parmi vous, vous qui êtes assis ici et qui pensez / Que vous êtes juste venus comme si vous n’étiez pas concernés / Vous êtes pas innocents / Vous êtes pas innocents / Vous applaudissez avec des épines dans les mains. »

afp.com/ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

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Cette création de Sophia Jupiter résonne avec l’une des questions soulevées par un autre spectacle accueilli par le festival cette année : Les Damnés, de Visconti, adapté sur les planches par Ivo van Hove avec la Troupe de la Comédie Française. De façon bien plus impressionnante, sont examinés les mécanismes qui poussent un homme à commettre le pire, à plonger dans la spirale du crime. Cependant, l’expérience proposée par Sophia Jupiter est plus intime ; parce qu’elle propose une sorte de huis-clos, de face à face avec le futur assassin de masse, mais aussi parce que son passage à l’acte est exempt de l’influence d’une idéologie. Sebastien Bosse était dérangé, mais sans doute pas plus que des millions d’autres adolescents mal dans leur peau. Il demeure une part de mystère. Cette part d’insondable est dans le fond l’élément le plus dérangeant de 20 november. Elle est d’autant plus effrayante que le spectacle résonne violemment avec notre actualité très récente, en France comme en Allemagne, pour ce qui nous est le plus proche.

afp.com/ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

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Dans 20 november, le recours à un procédé scénique passant par la caméra, devenu si communément utilisée par les metteurs en scène, se justifie. Le spectacle aurait sans doute gagné en puissance, aurait été encore plus dérangeant, si l’adolescent nous avait regardé dans les yeux, cependant le passage par la caméra permet aussi d’agrandir son visage, de rendre compte ainsi de la finesse de la performance du comédien. Un choix dramaturgique plus discutable est l’appel lancé au public, quelques minutes avant la fin de la représentation ; les dernières minutes avant le massacre auquel se livrera l’adolescent.

« Quelqu’un a quelque chose à ajouter? »

Certains osent une réponse. « Tue les tous! » a osé crié quelqu’un, lors d’une représentation. Une telle phrase est profondément dérangeante en ce qu’elle témoigne du pouvoir du théâtre, qui en offrant un face à face avec un futur criminel, nous permet de comprendre les ressorts crime mais aussi, puisque ces mécanismes sont profondément émotionnels, déclenchent une certaine compassion. Cet ultime appel lancé au public vient, comme le fait le spectacle durant tout son long, rappeler les <em>spectateurs</em> (au sens large) à leur responsabilité. Il sonne presque comme une ultime accusation. Cependant, on pourrait imaginer qu’une réponse réconfortante émanant du public serait capable de faire basculer le choix de l’adolescent, qui hésite encore un peu, ployant sous le poids des armes létales. Un message d’espoir ambigu, une croyance vacillante en la force des mots compatissants, en le pouvoir de l’amour, du moins de l’acceptation, de l’Autre. 20 november explore de nouveaux possibles théâtraux, ouvrant une brèche dérangeante, dont découlent de nombreuses interrogations, au sein de la frontière qui sépare le théâtre du réel.

 

Marianne Martin

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