1 film, 2 regards : Mademoiselle de Park Chan-Wook

©  Bac Films

L’élégance de la réalisation au service de la tension érotique

Dans son dernier long-métrage, Park Chan-Wook maintient une tension esthétisée à l’extrême pendant les 2h20 que dure Mademoiselle. Le cinéaste sud-coréen deux fois primé à Cannes – en 2004 pour Old Boy (Grand Prix) et en 2009 pour Thirst, ceci est mon sang (Prix du jury) – va jusqu’à montrer deux fois plusieurs scènes en changeant de point de vue narratif. Une prise de risque assumée qui ne fait que renforcer le magnétisme de ce thriller.

mademoiselle6

© Bac Films

C’est du roman policier Du bout des doigts de Sarah Waters qu’est tirée l’histoire de Mademoiselle. Le cinéaste n’a toutefois pas choisi de situer son film au cœur de l’époque victorienne en Angleterre mais au moment de la colonisation de la Corée par le Japon dans les années 30. Susan devient Sookee (Kim Tae-Ri), une jeune servante, fille d’une voleuse légendaire, employée au service de la riche héritière Hideko (Maud Lily dans le roman). Embauchée par l’intermédiaire d’un escroc (Ha Jeong-Woo) qui se fait passer pour un noble japonais, Sookee a pour mission de convaincre sa maîtresse d’épouser ce dernier. Le but ? Empocher son héritage et l’enfermer dans un asile psychiatrique.

Le plan de l’escroc n’apparaît pas aussi évident lorsqu’il l’annonce pour la première fois à Sookee, dans un flot ininterrompu de paroles, accéléré par les intonations mordantes de la langue coréenne. Néanmoins, l’attention portée aux détails du décor et aux sons qui accompagnent chaque pas, chaque glissement de porte, suffit pour plonger le spectateur au cœur de l’atmosphère feutrée de ce qui se révèlera être un thriller plus érotique qu’angoissant.

Deux des trois parties du film se passent majoritairement dans la propriété de l’oncle d’Hideko (Jo Jin-Woong). L’autorité du maître de maison est peu présente dans la demeure, lui qui semble tout entier consacré à sa passion : la bibliophilie. Amateur de Sade et d’estampes licencieuses, il collectionne notamment des écrits érotiques, voire parfois carrément pornographiques. Cependant, seule la vulnérabilité d’Hideko permet de déceler la perversité du personnage.

© Bac Films

© Bac Films

La beauté ingénue, mais troublante, de l’actrice qui interprète la riche héritière (Kim Min-Hee) s’accorde parfaitement avec l’intérieur d’inspiration japonaise de la maison. Tout est feng-shui, arrangé au millimètre avec un soin particulier pour les papiers peints et les étoffes à motifs, au point que cette perfection finit par renforcer les tensions entre les personnages.

Si les décors créent une atmosphère, ce sont les mouvements de caméra et la photographie qui permettent de plonger au cœur de la psychologie des personnages. Zoom accélérés, gros plans, panoramiques, construction symétrique des différents tableaux : le cinéaste ne lésine pas sur les moyens et immerge le spectateur jusque dans le bain d’Hideko ; scène délicatement érotique pendant laquelle Mademoiselle et sa servante se découvrent une attirance l’une pour l’autre.

© Bac Films

© Bac Films

Filmée du point de vue de Sookee, la première partie comporte néanmoins quelques incohérences. Le paroxysme de l’incompréhension est atteint à la fin du premier acte. La seconde moitié du film s’ouvre sur un flash-back qui nous emmène dans l’enfance de Hideko pour mieux nous ramener à sa rencontre avec la servante. Pour chaque question posée pendant la première heure, pour chaque frustration, Park Chan-Wook rallonge des scènes déjà vues, ou seulement entendues, en changeant de perspective et de lumière. La troisième et dernière partie fait place à un dénouement sans surprise mais tout de même jubilatoire.

Mathilde

Une fable vénéneuse au parfum onirique et décalé

Park Chan-wook est cette année revenu bredouille de la Croisette. Il s’agit clairement d’une injustice quand on voit la qualité de Mademoiselle, un film unique en son genre témoignant de la maîtrise de son réalisateur tout en reflétant ses obsessions.

La psychose de la perversion et de la duplicité humaine sous toutes ses formes ont bâti la filmographie de Park Chan-wook. Après l’avoir exploré en profondeur en se focalisant sur la vengeance (Sympathy for Lady Vengeance, Old Boy, Mister Vengeance), il se penche cette fois sur une forme de violence beaucoup plus psychologique, où il n’y a nulle place pour le manichéisme et où chaque être comporte sa propre part d’ombre et de méfaits. Sublimée par un quatuor d’acteurs impeccables, la réalisation de Park Chan-wook nous oblige à se mettre dans la peau des personnages, à endosser leurs responsabilités, leurs pensées, leurs machinations.

© Bac Films

© Bac Films

Le réalisateur sud coréen s’amuse comme dans ses précédents films à créer un univers clos en restreignant au minimum les personnages ainsi que les enjeux de son film. Chez de nombreux cinéastes, ce parti pris déboucherait sur un film trop limité ou banal mais chez Park Chan-wook cela donne une leçon de cinéma, où le décor contribue à créer une atmosphère pesante mais jamais dénuée d’humour noir. Le manoir, principal lieu de l’intrigue devient partie intégrante du récit et se démasque au même rythme que les personnages. Une forme de personnification onirique troublante mais qui s’inscrit avec fluidité dans le récit.

© Bac Films

© Bac Films

Le film pèche un peu dans la fin et dans les scènes d’amour un peu trop accentuées mais son ton acerbe et mordant en font une œuvre jouissive. Park Chan-wook signe une fable vénéneuse au parfum onirique et décalé mais jamais malsaine.

Paul

Bande-annonce : ici

Leave a Reply